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Le mouvement des squatters à Berlin par Florian Urban

Une somme sur Berlin vient de paraître dans la collection Bouquins chez Robert Laffont.  Cet ouvrage collectif de 1100 pages dirigé par David Sanson comprend des entrées histoire, promenades, dictionnaire d’une richesse inouïe.

Nous remercions les éditions Robert Laffont de nous avoir permis de reproduire l’extrait (p 143 à p 148) ci-dessous.

Outre ce mouvement de diversification culturelle, les années 1970 sont également marquées, à Berlin-Ouest, par une nouvelle vague de protestation, qui prend la forme du « squat », ou occupation de vieux immeubles vides. Les occupants eux-mêmes qualifient leurs actions d’Instandbeseztungen – « occupations en l’état », qui se réfère au mot Instandsetzung, « remise en état », et au fait de rendre habitable un lieu désaffecté. La cible de leurs protestations est la politique menée par le Sénat en matière de logement, entre « rénovation sans merci » et coupes franches opérées dans le tissu urbain.

Depuis les années 1960, une coalition du SPD et de coopératives de constructions d’obédience sociale-démocrate a mis en œuvre le programme de rénovation urbaine évoqué plus haut. Les immeubles locatifs du centre-ville sont vidés de leurs occupants et les locataires relogés dans les grands ensembles du pourtour de la ville. Le but des responsables SPD est d’améliorer des conditions d’habitation, en particulier celles des ouvriers. Les intéressés, eux, sont généralement peu d’accord avec le « progrès » prescrit par l’État et sont de plus en plus nombreux à ne pas vouloir être chassés de leur quartier. Une autre critique porte sur la manière dont le programme a été mis en œuvre : des propriétaires peu scrupuleux négligent leurs immeubles jusqu’à ce que leur destruction soit inévitable et profitent ainsi des aides financières de l’État. Le délabrement des quartiers anciens est ainsi encouragé. Outre la spéculation immobilière, le mouvement des squatters vise également à protester contre la corruption favorisée par les contrats de construction passés par le Sénat, qui permettent aux entreprises du bâtiment comme aux fonctionnaires des coopératives de s’enrichir.

L’une des premières actions d’envergure contre cette situation est l’occupation de l’ancien foyer d’infirmière de l’hôpital des diaconesses de Béthanie, sur la Mariannenplatz, dans le quartier de Kreuzberg, en décembre 1971. Un événement qui, pour la plupart des Berlinois, reste associé à la chanson Rauch-Haus-Song du groupe rock Ton Steine Scherben, dont le leader, Rio Reiser, menace de sa voix éraillée les responsables berlinois de la planification urbaine : « Vous ne nous chasserez pas d’ici, c’est notre maison ! Commencez d’abord par virer Schmidt et Press et Mosch de Kreuzberg ! » L’avenir donnera raison à Reiser. Peu après, l’occupation est effectivement légalisée par le Sénat de Berlin, les habitants – pour la plupart des jeunes gens ou de jeunes adultes issus des milieux gauchistes – se sont vu octroyer un droit d’utilisation du bâtiment comme lieu d’habitation et centre culturel. Dans cette « maison Georg von Rauch » – qui est toujours en activité aujourd’hui –, la vie en communauté est organisée démocratiquement, ponctuée de nombreux événements culturels. Contrairement au vœu de Reiser toutefois, les marchands de biens Günter Schmidt et Heinz Mosch sont eux aussi restés dans le quartier. Comme beaucoup de leurs collègues, ils gagneront par la suite des millions grâce à la politique d’assainissement urbain de la ville. « Grand œuvre » de Schmidt, le Neue Kreuzberger Zentrum (NKZ), sorte de galerie aérienne surmontée d’immeubles à Kottbusser Tor, sera construit à la place d’immeubles anciens en 1974, grâce à de généreuses subventions. Aujourd’hui, ces façades pelées et couvertes de graffitis sont comme le symbole de l’échec de l’urbanisme moderne.

Le Sénat a beau réagir lentement, il réagit néanmoins. En raison des protestations, la politique de construction va progressivement changer. Le « second programme de rénovation urbaine » de 1974 ne prône plus désormais la tabula rasa mais un nouveau modèle : le façadisme. Ce ne sont plus les bâtiments entiers que l’on rase mais seulement ceux des arrière-cours. Le bâti qui se trouve sur rue est conservé et équipé d’installations sanitaires modernes. La plupart des habitants sont toutefois délogés. Ce n’est que dans les années 1980 qu’il sera définitivement mis un terme à ces « abattages » et que l’État fera de la conservation des bâtiments anciens la priorité de sa politique en matière de logement.

La grande vague du mouvement d’occupation des maisons déferle à la fin des années 1970. Avec le soutien d’associations de défense des locataires, les premiers immeubles sont investis en 1979, dans le secteur entourant la Wrangelstraße, à Kreuzberg. À la fin des années 1980, plus de cent soixante immeubles sont occupés, pour la plupart à Kreuzberg, Schöneberg, Tiergarten et Wedding. L’épicentre de l’action se situe dans cette partie est de Kreuzberg, entre le Mur, le Landwehrkanal et le Luisenstädtischer Kanal (comblé en 1961), que l’on désigne encore aujourd’hui d’après son ancien code postal : SO-36.

L’action des squatters est à la fois un geste politique permettant d’empêcher la destruction des maisons mais aussi un moyen de mettre en pratique des formes de vie alternatives, comme l’autogestion et la vie communautaire. La plupart des manifestants prônent une lutte pacifiste, seuls quelques-uns prônent aussi la violence. Certaines confrontations dégénèrent comme, en décembre 1980, lors de ce que les squatters ont coutume d’appeler la « bataille du Fränkelufer », qui opposa les militants « autonomes » de Kreuzberg aux forces de police venues mettre de l’ordre dans les immeubles occupés. Les journaux du groupe Springer vilipendent les squatters, qualifiés de « fauteurs de chaos » et d’ennemis de l’État, et appellent les autorités à sévir. Les squatters, de leur côté, se considèrent comme des radicaux en lutte contre l’abandon des bâtiments, la spéculation et l’injustice sociale. Leurs ennemis idéologiques sont les propriétaires – qui profitent de la désaffection et du délabrement –, les politiciens – qui les tolèrent – et, plus largement, tout le système capitaliste.

Tout à la fièvre de leur lutte idéologique, les squatters méconnaissent souvent la réalité du marché du logement à Berlin-Ouest. Il a peu à voir avec l’économie de marché capitaliste car, largement subventionné et strictement régulé, il résulte avant tout des interventions de l’État. Quant au lobby des propriétaires, il est, en comparaison avec ceux des autres capitales occidentales, plutôt réduit et dépourvu d’influence. À Berlin, la première puissance est le Sénat. Jusqu’en 1981, le SPD y est majoritaire, et les confrontations autour de la question des squatters vont lui coûter les élections. Mais bien qu’elles soient favorables au secteur de l’économie, les positions de la CDU, qui remporte la mairie avec Eberhard Diepgen en 1981, ne sont guère comparables avec le néolibéralisme d’un Ronald Reagan ou d’une Margaret Thatcher. À Berlin-Ouest, les principes de l’État providence allaient rester incontestés pendant de longues années encore.

C’est précisément l’échec du pouvoir politique à jouer le rôle d’État providence qui a entraîné ce grand nombre d’immeubles vacants et cette complaisance vis-à-vis de la spéculation. En théorie du moins, les autorités municipales s’imaginent être du côté des « petites gens », comme en témoigne la rapidité avec laquelle elles ont ouvert des négociations avec les squatters, qui qualifient leur propre action de « combat » (Häuserkampf). Bien souvent, ce « combat » est suivi, quelques mois plus tard, par la signature d’un contrat de location très avantageux pour les occupants. En faisant souvent passer le droit d’habitation du locataire avant celui du propriétaire, le Sénat reconnaît d’une certaine manière sa responsabilité dans la situation déplorable du logement. Même après 1981, lorsque le Sénat sera aux mains d’une CDU prônant une ligne dure vis-à-vis des squatters, de nombreuses légalisations de ce type continueront d’être prononcées. En conséquence, de généreuses subventions seront débloquées pour la rénovation des façades, la réfection des toitures, l’aménagement paysager des cours.

Les violences opposant forces de l’ordre et manifestants, qui ont rapidement fait la une des médias, ne donnent qu’un aperçu très partiel de la nouvelle réalité des quartiers du centre-ville. Aux yeux des habitants comme des touristes, SO-36 et les autres quartiers anciens apparaissent de plus en plus comme attrayants. Les façades ornementées sont repeintes dans des couleurs souvent vives, les toits sont neufs, les cours verdoyantes. Les anciens occupants jouissent de logements spacieux et de loyers avantageux garantis par l’État. Aux rez-de-chaussée fleurissent les magasins bio, les bars punk et cafés öko (baba cool), les clubs de jeunes et les crèches. Comme par le passé, il y a encore beaucoup de pauvreté. Pour autant, on est loin, dans les bâtiments « occupés en l’état », d’une quelconque « oppression capitaliste ». Grâce aux mouvements de protestation et au travail accompli par les anciens occupants, grâce aussi aux mesures incitatives prises par le Sénat et à la situation politique particulière liée à l’insularité de la ville, ces quartiers offrent à leurs habitants une qualité de vie singulière – une situation tout à fait privilégiée dans le monde occidental.

 

Berlin

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L’essentiel de la semaine (42) en 9 images

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Nous vous proposons aujourd’hui un focus sur les éditions Actes sud en compagnie de Bertrand Py, directeur éditorial

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Le massacre du 17 octobre 1961

Le 17 octobre 1961, à Paris, des dizaines de milliers d’Algériens manifestant sans arme ont été violemment réprimés par des policiers aux ordres du préfet Maurice Papon. On évalue à deux cents morts le massacre, avec des dizaines de personnes retrouvées noyées dans la Seine.

Ce n’est qu’en 2012, à l’occasion du 51e anniversaire de la manifestation, que le président français François Hollande au nom de la République, reconnaîtra la « sanglante répression » au cours de laquelle ont été tués « des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ».

Meurtres pour mémoire

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D.Daeninckx

Interview de Didier Daeninckx

Le 17 octobre des Algériens

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Le 17 octobre 1961 par les textes de l'époque

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MEURTRES POUR MÉMOIRE.  Paris, octobre 1961 : à Richelieu-Drouot, la police s’oppose à des Algériens en colère. Thiraud, un petit prof d’histoire, a le tort de passer trop près de la manifestation qui fit des centaines de victimes. Cette mort ne serait jamais sortie de l’ombre si, vingt ans plus tard, un second Thiraud, le fils, ne s’était fait truffer de plomb, à Toulouse.

Meutres pour mémoire

Vous êtes un écrivain reconnu. Après voir été imprimeur, vous avez été un temps journaliste localier. Vous êtes aussi un peu bibliothécaire, archiviste, documentaliste, historien. Il y a des passerelles entre tous ces métiers mais aussi des barrières. Comment vous faites fi de ces dernières ?

Le roman est un chantier, et plus on a de choses qui traînent, même si au premier abord elles paraissent inutiles, mieux c’est. Je me sers de toutes mes expériences, celle du travail manuel, de l’esprit d’équipe qui règnait dans les ateliers, de mon passage dans les rédactions de petits journaux. Je me souviens que je cherchais à rendre intéressant pour le lecteur le moindre article sur la réfection des trottoirs : si on lui raconte que le bitume qu’on va couler devant la porte de sa maison provient de tel ou tel coin du Moyen-Orient ou de Perse, cela modifie sa vie. En sortant de chez lui, c’est un peu de voyage, un peu d’ailleurs, qui se colle à sa semelle. La fréquentation des historiens m’a permis de ne pas me perdre dans les labyrinthes des archives. Le fait d’avoir animé un ciné-club itinérant pendant deux ans laisse des traces sur mes personnages. Pour moi, le roman consiste en la création d’un univers à partir de mille éléments hétéroclites ; c’est le point d’équilibre que je trouve en assemblant ce qui aurait dû rester étranger à tout jamais.

Vous avez écrit sur Aubervilliers, la Seine Saint-Denis, le 17 octobre 1961, les Kanak, les Roms, contre le négationnisme… et tous vos écrits fourmillent de détails historiques. Avez-vous la tête dans les archives en permanence ?

Non, je fréquente assez peu les archives. Je l’ai fait très minutieusement pour l’écriture de Missak, roman sur le groupe Manouchian dont témoigne l’Affiche Rouge, la chanson de Léo Ferré sur un poème de Louis Aragon. J’ai eu accès aux archives policières, aux procès verbaux des interrogatoires sous torture, aux dossiers d’épuration des policiers des Brigades Spéciales. J’ai compulsé les archives du PCF réunies à Bobigny. J’ai découvert des archives inédites, dont l’avant-dernière lettre de Missak Manouchian qui m’a mis sur la piste d’un aventurier politique incroyable, Arpen Dav’tian… Pour mon dernier roman, Galadio, j’accumulais depuis dix ans des notes au sujet des Métis nés en Allemagne après la guerre de 14-18, suite aux rencontres amoureuses entre des soldats des troupes coloniales françaises qui occupaient la Rhur et de jeunes Allemandes. Un jour, j’ai trouvé le personnage qui pouvait porter avec légèreté tout ce passé, et je l’ai baptisé “Galadio”.

suite de l’interview

 

Feedbooks vous propose la lecture gratuite du premier chapitre de ce roman.

 

 SAÏD MILACHE

La pluie se mit à tomber vers quatre heures. Saïd Milache s’approcha du bac d’essence afin de faire disparaître l’encre bleue qui maculait ses mains. Le receveur, un jeune rouquin qui avait déjà son ordre de mobilisation en poche, le remplaçait à la marge de l’Heidelberg.
Raymond, le conducteur de la machine, s’était contenté de ralentir la vitesse d’impression et il revenait maintenant à la cadence initiale. Les affiches s’empilaient régulièrement sur la palette, rythmées par le bruit sec que faisaient les pinces en s’ouvrant. De temps à autre Raymond saisissait une feuille, la pliait, vérifiait le repérage puis il glissait son pouce sur les aplats pour s’assurer de la qualité de l’encrage.
Saïd Milache l’observa un moment et se décida à lui demander l’une des affiches de contrôle. Il s’habilla rapidement et sortit de l’atelier. Le gardien faisait les cent pas devant la grille. Saïd lui tendit l’autorisation d’absence obtenue le matin en prétextant la maladie d’un proche. Trois motifs en moins de dix jours ! Il était temps que cela se termine.
Le gardien prit le papier et le mit dans sa poche.
— Eh bien Saïd, on dirait que tu les fabriques ! Si ça continue tu n’auras même plus besoin de venir jusqu’ici, tu enverras tes bons de sortie par la poste !
Il se contraignit à sourire. Les relations avec ses compagnons de travail restaient amicales tant qu’il s’efforçait de fermer son esprit à leurs incessantes remarques.
Lounès l’attendait plus haut, au coin du passage Albinel. Il lui fallait traverser le canal Saint-Denis et longer les cabanes de bois et de tôle qui avaient envahi les berges. Le pont faisait une bosse, et par temps clair, on voyait le Sacré Cœur en entier, derrière l’énorme cheminée en brique rouge de Saint-Gobain. Il ralentissait et s’amusait à bouger la tête pour placer la Basilique sur les collines de soufre entreposées dans l’enceinte de l’usine. Pour y parvenir, il se baissait parfois sans se soucier de l’étonnement des passants. En contrebas, sur le quai, une grue extrayait des profondeurs d’une péniche des blocs de métal qu’un Fenwick emmenait aussitôt vers les hangars de Prosilor.
Il traversa l’avenue Adrien Agnès pour s’enfoncer dans le quadrillage serré du bidonville. Quelques Français occupaient encore les maisons situées en périphérie. Deux vieilles femmes, de larges cabas de toile cirée à la main, discutaient à voix haute des mérites comparés de l’huile Dulcine et de la margarine Planta. Le café-épicerie du « Breton » était vide hormis un jeune garçon qui jouait au flipper.
Chez Rosa, chez Marius, Café de la Justice, l’Amuse Gueule, le Bar du Gaz. Les cafés, restaurants, hôtels, plus misérables les uns que les autres se succédaient maintenant. Au fil des années les propriétaires avaient revendu leur affaire à des Algériens et ceux-ci conservaient l’enseigne d’origine.
Seule exception, le Djurdjura, dernier commerce arabe avant le quartier espagnol. Saïd poussa la porte vitrée et s’avança dans la vaste salle. L’odeur habituelle, mélange de sciure et d’humidité, montait du parquet désinfecté à l’eau de Javel. Une dizaine d’hommes, groupés sur les chaises entourant le poêle à charbon, observaient deux joueurs de dominos.
Saïd s’accouda au bar sans que personne ne prête attention à lui.
— Lounès est arrivé ?
Le patron fit signe que non et lui servit un café.
Par la vitre Saïd pouvait voir une bâtisse imposante, la plus importante du quartier en dehors des usines. A la vérité, seul un campanile équipé de trois cloches signalait qu’il ne s’agissait pas d’un atelier supplémentaire. Il n’avait franchi qu’une seule fois le seuil de la mission « Santa Térésa de Jésus », invité au mariage d’un compagnon de travail catalan.
Le carillon de la porte d’entrée fut couvert par le claquement des dominos sur la table de formica.
— Salut Saïd. Je suis en retard, le patron ne voulait pas me laisser sortir…
Saïd se retourna et posa une main sur l’épaule de Lounès.
— L’essentiel, c’est que tu sois là. Passons dans le bureau, il nous reste à peine une heure.
Ils se trouvaient à présent dans une pièce minuscule encombrée de caisses, de bouteilles. Sur une table, des piles de papiers, de factures entouraient un téléphone noir.
Saïd décrocha un tableau publicitaire offert par les vins « Picardy ». Il fit glisser le cadre ; avec d’infinies précautions, il tira une feuille dissimulée entre le carton de protection et la reproduction. Lounès s’était installé au bureau.
— Tu as vu, Reims ne tiendra pas le coup. Je suis certain qu’ils se feront avoir avant la fin du championnat. Trois à un contre Sedan ! Encore un match comme ça et Lens prend la tête.
— Nous avons des choses plus sérieuses à faire que de parler football. Téléphone aux quinze chefs de groupe. Dis-leur simplement « REX », ils comprendront. Pendant ce temps je passe voir les responsables du secteur. Rejoins-moi devant Pigmy-Radio avec la voiture d’ici trois quarts d’heure. N’oublie pas de remettre la liste à sa place.

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Feedbooks vous propose de télécharger gratuitement les 5 livres de la bibliothèque idéale de Patrick Modiano (source Télérama 2009).

Bonnes lectures.

Le Roman de Tristan et YseutLe Songe d'une nuit d'étéManon LescautLes Fleurs du malCrime et châtiment

La médiatisation couvre de honte le gouvernement mexicain et la honte peut les forcer à changer les choses

Des manifestants ont incendié, le 13 octobre, le siège du gouvernement à Chilpancingo, la capitale de l’Etat, pour exiger que justice soit faite après le massacre de 43 étudiants d’Ayotzinapa.

En écho à cette terrible actualité et pensant que Jennifer Clément a raison « La médiatisation couvre de honte le gouvernement mexicain », Feedbooks vous propose de lire attentivement ce billet qui reprend des extraits de romans et interviews disponibles sur le site.

 

Extrait de Prières pour celles qui furent volées

Un jour, aux informations, nous avons entendu que trente-cinq fermiers s’étaient fait enlever. Ils cueillaient le maïs dans les champs lorsque des hommes étaient arrivés avec trois grands camions. Ils les avaient tous pris. Les kidnappeurs avaient pointé leurs fusils sur les fermiers et leur avaient dit de monter dans les camions. Les paysans s’étaient retrouvés debout les uns contre les autres, pressés comme du bétail. Puis ils étaient revenus chez eux au bout de deux ou trois semaines. On les avait prévenus que s’ils parlaient de ce qui s’était passé, on les tuerait. Tout le monde savait qu’ils avaient été enlevés pour travailler comme journaliers et faire la récolte de marijuana.

Si on gardait le silence à propos de quelque chose, alors c’était comme si ça n’était jamais arrivé. Mais quelqu’un en parlerait un jour dans une chanson, ça c’était sûr. Tout ce qu’on n’était pas censé savoir, dont on n’était pas censé parler, se retrouvait dans une chanson, un jour ou l’autre.

— L’idiot qui va écrire une chanson sur ces fermiers kidnappés va se faire descendre, a dit ma mère.

 

 
Jennifer Clément (extraits de l’interview en ligne sur le catalogue)

La médiatisation couvre de honte le gouvernement mexicain et la honte peut les forcer à changer les choses.

Dans le roman, la plupart des faits percutants sont réels. La description au début du roman de l’enlaidissement des filles qui se cachent dans des trous vient directement de quelqu’un que j’ai rencontré à Mexico. Elle m’a raconté le kidnapping des filles sur sa terre, dans l’état de Guerrero, et m’a expliqué comment elles creusaient des trous dans les champs de maïs pour cacher leurs filles lorsque les trafiquants venaient pour les enlever. C’est comme ça que le roman est né. Je n’arrivais pas à dormir cette nuit-là, je ne pensais qu’à ça. La voix de Ladydi est venue à moi et m’a serrée fort. Elle est fougueuse et fragile, pas du tout sentimentale ou du genre à critiquer.

 


 

Extrait du Sang du désert

La corde se tendit, lui mordit un peu plus la gorge. Elle sentait le sable et la roche lui taillader le ventre, les buissons d’épineux déchirer la blessure qui barrait sa poitrine. Son visage tuméfié irradiait la douleur, mais sous la taille, plus rien. Malgré ce qu’ils lui avaient injecté, ses bras bougeaient encore. Elle parvint à glisser un doigt sous le nœud coulant. Les agrafes de son soutien-gorge, qu’ils lui avaient enfoncé dans la bouche, lui entaillaient la langue. Hébétée de souffrance, elle se remit à pleurer. Subitement, la raideur gagna sa colonne vertébrale et ses bras. Sa mâchoire, son ventre… tout semblait mort.Ils avaient arrêté la voiture, éteint les phares et l’avaient traînée dans le noir, vers l’arrière, la tête dans les gaz du pot d’échappement. Sur sa langue, un goût de métal. Juste la force de cligner des yeux. Les étoiles… comme les lumières de la ville.

 

 
Alicia Gaspar de Alba (extraits de l’interview en ligne sur le catalogue)

Je ne dis pas que l’ALENA, en soi, est la cause de ces meurtres, mais cela a créé les conditions sociales et culturelles qui ont fait que ces crimes se sont multiplié sans discontinuer et n’ont pas été résolus. Il existe au moins deux écoles de pensée sur cette question. La première pense que les gynécides peuvent être liés directement au trafic de drogues et autres formes de crime organisé. La seconde, avec laquelle je suis plus en accord, pense que, puisqu’au moins un tiers des victimes travaillaient dans des maquiladoras, et puisque la grande majorité des victimes ont beaucoup de caractères en commun avec ces dernières (une grande pauvreté, des femmes de couleur vivant dans des bidonvilles et autres quartiers pauvres de Juarez), on ne peut pas faire semblant de ne pas voir que l’industrie des maquiladoras (que l’ALENA était censé relancer) est d’une façon ou d’une autre impliquée dans ces meurtres, dans l’étouffement de ces affaires, qui protègent les criminels, et enfin, l’inefficacité grotesque des enquêtes officielles. Je suis convaincue que les gynécides de Juarez ne sont pas seulement un problème mexicain, mais un problème frontalier, qui implique les deux gouvernements dans la suppression systématique des corps fertiles et reproducteurs trouvés à la frontière, ces mêmes corps que l’on attire dans des emplois abusifs et exploités et dont le système reproductif est surveillé nuit et jour par des chiens de garde.