Afin de communiquer autant en interne qu’au monde du livre, leur vision du livre électronique, Editis a eu l’excellente initiative de réaliser un film présentant un futur éventuel pour le livrel. Après avoir vu la vidéo de nombreuses fois, je me suis dit que se prêter au jeu des devinettes quand au fait que chacune des scènes soit plutôt “possible” ou plutôt “probable” pourrait être intéressant.
Scène de l’appartement

Description: Un couple à la maison se consacre à leur passion des livres. Le mari est en train de finaliser un ouvrage sur un ordinateur à écran tactile et il mentionne qu’il envoie directement à son éditeur la copie sur laquelle on le voit travailler.
La femme est occupée sur un lecteur de type e-paper à double écran, très fin, couleur et tactile.
Verdict: Plus que probable.
C’est de loin la scène la plus ancrée dans le présent. Du côté du mari, l’édition et la communication à son éditeur de manière entièrement numérique de son ouvrage semble déjà quelque chose entré dans nos pratiques. Il utilise un défilement tactile sur son écran, ce qui est surement relativement naturel comme geste, mais qui n’est pas forcément plus efficace qu’une molette de souris par exemple. Les écrans tactiles “multi-touch” ont déjà été présentés, même sur des portables, donc rien de bien improbable la dedans.
Du côté de sa femme, le lecteur e-paper est particulièrement fin, mais avec les démonstrations de Plastic Logic par exemple ou l’arrivée prochaine du Bookeen, un tel gabarit semble tout à fait plausible. Une particularité par rapport aux lecteurs e-paper du marché: on remarque deux écrans, rapprochant beaucoup plus dans l’apparence cet appareil d’un véritable livre. On a déjà pu observer un prototype à écran double et tactile: le Book2 de iRiver. Pour ma part je ne considère pas que deux écrans soient nécessaires à un tel appareil, et tout cela serait à classer avec l’effet graphique donnant l’illusion de tourner une page: des artéfacts d’un ancien mode de lecture, dont on peut et on devrait se passer et qui n’ont comme unique rôle que de rassurer un lecteur transitant vers le numérique.
Finalement on note la présence de la couleur et de manipulations tactiles façon iPhone pour agrandir la taille du texte. La couleur on en a déjà vu en labo sur plusieurs technologies concurrentes, et un premier modèle devrait arriver sur le marché en fin d’année: le FLEPia. Il existe même de la couleur sur des écrans flexibles: Vidéo Youtube. La couleur grand public reste tout de même réservé aux années 2010 mais tout est déjà en place.
Pour les manipulations tactiles, il y a par exemple l’iLiad qui est tactile et déjà disponible, mais bien plus limité en utilisation tactile. Il y a deux problèmes liés à une utilisation tactile. Tout d’abord, rappelons le fait qu’en e-paper, on ne consomme de l’énergie qu’au moment de tourner la page. Avec un modèle tactile, la consommation serait beaucoup plus importante même si le périphérique se met dans un mode veille entre deux actions tactiles. Ensuite pour avoir quelque chose de tactile, il faudrait rajouter une couche par dessus l’écran, qui ferait surement perdre un peu en contraste et gagner en poids. Rien d’impossible donc, mais la solution du “tout tactile” n’est pas forcément la meilleure selon les usages…
La librairie

Description: Se rendant chez son libraire, le protagoniste principal de la vidéo se ballade dans les rayons, utilisant ce qui semble être un autre exemplaire de lecteur e-paper pour scanner le code barre des livres l’intéressant. Après avoir conversé un peu avec son libraire, faisant mention de disponibilité en numérique avant la version papier, il paie finalement pour les livres qui ont été scannés par son lecteur (qui fait donc office de véritable panier numérique) et ceux si sont transférés sur son lecteur.
Verdict: Possible ?
Cette scène répond à mon avis à une inquiétude légitime de la part des libraires: quelle est la place du libraire dans un marché mixte numérique-papier ? Le rôle du libraire comme conseiller et comme interlocuteur privilégié est un point essentiel, et la vidéo communique dans le bon sens sur ce point.
Mais pour remplir son lecteur mp3 on ne se rend pas chez le disquaire. Pour acheter ou louer des films, on passe de plus en plus soit pas des magasins en ligne, soit par des systèmes plus sophistiqués de VOD (Video On Demand).
Dans quel cas peut-on envisager continuer de se rendre chez le libraire plutôt que d’aller sur Internet ?
A l’aide d’algorithmes sophistiqués, de crowdsourcing et de toutes les métadonnées que nous disséminons derrière nous, des vendeurs/services en ligne peuvent nous proposer toutes sortes de recommandations de manière dynamique et personnalisé. Tout le monde connait déjà l’exemple d’Amazon, mais dans le monde de la musique l’exemple le plus remarquable reste Last.fm qui à l’aide d’un plugin à ajouter sur son lecteur, réalise des statistiques complètes de vos écoutes. A l’aide de ces métadonnées, le service propose ensuite des nouveaux artistes pouvant nous intéresser, identifie d’autres utilisateurs ayant des écoutes similaires, propose une radio sur-mesure et même des concerts selon sa région. De manière assez analogue, c’est ce que nous proposons sur Feedbooks en identifiant des livres similaires selon les téléchargements de chacun. On peut ensuite disposer d’une liste de livres recommandés.
On notera aussi la percée des réseaux sociaux, permettant de faire circuler l’information et des conseils de manière instantanée. On pense immédiatement aux réseaux sociaux spécialisés comme LibraryThing, Shelfari ou le français Babelio. Mais tout comme on conseillerait naturellement un livre au milieu d’une conversation, la majorité des recommandations sur les réseaux sociaux, se font naturellement au fil des messages et donc via les mastodontes du genre que sont Myspace et Facebook (avec l’ajout des applications pour Facebook on dénote un grand nombre d’applications permettant d’afficher ses lectures, Feedbooks travaille aussi sur une application pour ce réseau social).
Néanmoins, toutes ces recommandations restent limité à une information un peu brute la majorité du temps, sans commune mesure justement avec les conseils d’un bon libraire, ou l’analyse d’un critique littéraire. Une critique de 10 lignes avec une note sur 5 étoiles ne peut pas se substituer à un véritable échange humain constructif. Une meilleure intégration de ces “nouveaux experts” qui apparaissent sur le Web pourrait changer la donne, mais ce n’est pas encore le cas à l’heure actuelle.
Pour autant, je ne crois pas vraiment au scénario envisagé par la vidéo. Il est possible qu’un certain nombre de libraires évoluent ainsi, bénéficiant avec le passage au numérique d’un choix illimité pour alimenter leurs rayons, ce qui réduirait l’écart entre les grandes surfaces et les petits libraires. L’impression à la demande est une autre possibilité envisagée pour ces libraires indépendants, qui elle aussi est à ranger du côté des scénarios plus “possibles” que “probables”. Plutôt que répliquer des habitudes du livre papier dans l’ère du livre numérique (choisir “physiquement” ses lectures par exemple), les libraires ont à mon avis plutôt intérêt à se spécialiser dans des domaines très précis, et offrir un domaine d’expertise maximum pour un livre encore sous forme papier quitte à offrir de la vente en ligne plutôt que de se lancer dans le scénario envisagé par la vidéo.
La révolution musicale liée au passage au numérique a considérablement avantagés les indépendants face aux majors. On remarque par exemple que certains disquaires spécialisés dans la vente de vinyles d’artistes indépendants se portent très bien là où les revendeurs offrant un choix plus grand public agonisent. Pourquoi ? Avec une plus grande offre et l’ouverture culturelle liée au Web, on sort d’un marché de masse pour se diriger vers un marché de niches culturelles où des revendeurs spécialisés de la sorte ont plus de chances de se distinguer. Il reste et il restera un important marché de masse, mais sans aucune comparaison avec ce qu’on a pu connaitre dans les années 90. Les implications de “the long tail” dépassent le simple cadre du numérique, et s’orienter vers une plus grande spécialisation peut être un choix stratégique pour certains libraires.
Suite de l’analyse dans un prochain billet…
bravo hadrien pour cette excellente analyse et cette heureuse initiative du blog en français; désolé pour mes critiques à propos du Moine qui ne remettent pas en cause la qualité de Feedbooks, vos lecteurs trancheront !
à bientôt de vous lire
hervé
Bonne initiative en effet que ce début de “migration francophone” de FeedBooks, initiative française (que nous devons à Hadrien et à ses amis), mais surtout, très judicieuse analyse du film d’Editis…
@ bientôt
Lorenzo
A propos du lecteur “double page” à la mode Book2, il me semble que si c’est un essai prématuré, j’en conviens, il a pourtant le mérite d’attirer l’attention sur la question des formats.
Les siècles d’expérience du livre ont montré le jeu subtil entre les formats disponibles et l’usage que typographes et maquettistes peuvent en faire.
Les formats disponibles introduisent une contrainte à la créativité, obligeant parfois même à renoncer à des publications.
Naguère (aïe, plus de 17 ans quand même), un grand éditeur russe était amené à renoncer à publier un dictionnaire encyclopédique monovolume parce que les papiers disponibles (bouffant, beaucoup de main) auraient imposé d’en faire… DEUX volumes (pas possible de relier le nombre de cahiers nécessaire en un seul).
Essayez d’imaginer certains grands atlas imprimés au format de poche…
Certes, l’inventivité des éditeurs et maquettistes peut en être stimulée et des solutions novatrices trouvées pour les cas “limite”.
Mais ne peut-on espérer que le papier électronique nous permette un jour d’avoir — économiquement — un choix de formats d’affichage (simple, double page, française, italienne) ?
Après tout, on a bien un peu de choix pour le format des moniteurs ou écrans de portables (surtout chez Apple) et un graphiste n’a guère de mal à convaincre son gestionnaire favori qu’il a besoin d’un 24 pouces là où la plupart se contentent d’un 16 pouces.
Pour ce qui est des libraires, il ne faut malheureusement pas trop compter sur eux dans un avenir à court et moyen terme. Pour la plupart, ils n’imaginent même pas un livre sans papier alors que les éditeurs ne rêvent que de ça pour ne plus avoir à “offrir” de la remise aux revendeurs.