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Interview de Julien Lapeyre de Cabanes, traducteur du livre Le silence même n’est plus à toi de Aslı Erdoğan

Nous vous proposons aujourd’hui un focus sur Le silence même n’est plus à toi de la romancière turque Aslı Erdoğan avec en prime une interview de Julien Lapeyre de Cabanes, le traducteur de ce livre. 

Nous imaginons qu’au moment de l’emprisonnement dans la prison de Bakırköy à Istanbul de la romancière turque Aslı Erdoğan, accusée de propagande pour l’organisation kurde du PKK, vous étiez en train de travailler à la traduction du livre Le silence même n’est plus à toi, publié chez Actes Sud ce janvier à la rentrée littéraire d’hiver. Comment avez-vous suivi ces événements ?

En réalité, la traduction du livre a commencé fin septembre, quand l’éditeur d’Aslı Erdoğan en France, Timour Muhidine, m’a parlé de ce projet : il s’agissait de traduire ces chroniques, qui étaient interdites de publication en Turquie, précisément pour aider Aslı, en faisant entendre sa voix, et en attirant l’attention de l’opinion sur son emprisonnement injuste, en France et en Europe. Dès que j’ai accepté, j’ai donc eu l’impression d’être, en tant que traducteur, pour ainsi dire une sorte d’ambassadeur d’une écrivaine réduite au silence. Nous étions tous très attentifs, pendant et après la traduction, à ce qu’il arrivait à Aslı Erdoğan en prison, et bien sûr à l’issue de son procès qui s’ouvrait en décembre.

Qu’est-ce que cela signifie de traduire un livre turc interdit en Turquie ?

C’est une expérience tout à fait étrange, qui dépasse le cadre de la traduction et de la littérature en général. Les mots que l’on traduit prennent un sens d’autant plus important, et l’on redécouvre — quelque chose qu’en Europe nous avons un peu oublié — le caractère subversif de l’écrit. Et puis, les textes étant interdits de publication en Turquie, leur traduction en français devenait la première édition, dans l’absolu, sous forme de livre. Ce qui est une responsabilité supplémentaire, une fierté si l’on veut, mais qui incite aussi à beaucoup d’humilité.

Les déclarations d’Aslı Erdoğan après sa libération ont-elle influencé en quelque façon votre travail ?

Le travail, de traduction et d’édition, était alors déjà fini, mais ce qui m’a frappé, et enthousiasmé, c’est qu’Aslı Erdoğan n’a pas attendu longtemps pour reprendre, avec beaucoup de courage, ses critiques contre l’État turc. Elle n’a absolument pas renoncé, malgré la prison et l’énorme pression qui pèse sur ses épaules, à son engagement pour la liberté et les droits de l’Homme.

Quelles sont les spécificités de l’écriture de la romancière et comment avez-vous décidé de les rendre ?

Dans ces chroniques, Aslı Erdoğan fait preuve de ce que j’appellerais un « lyrisme noir ». C’est une langue très obsessionnelle, des mots qui reviennent, par vagues, cycles, et créent une sorte de transe poétique dans laquelle la critique avance, non pas systématiquement, mais par élans, auxquels succèdent des silences, des bribes. Il y a une lutte permanente entre le néant et la lumière, le désespoir et l’espérance. Les mots « silence », « ombre », « lambeaux », « cri », « nuit », « mort », mais aussi « homme », « existence », « vie », reviennent ainsi sans cesse dans le texte… Or en traduction comme en écriture, et cela est très « français », on nous apprend que la répétition est un défaut ! Mais ici, je devais entrer dans cette langue et rendre son côté obsessionnel. J’ai pensé, face à ces textes, que nous n’étions pas ou plus habitués, en Europe occidentale, à un tel lyrisme, surtout quand il s’agit de critique politique et sociale. C’est à la fois « frais » et étrange, et ça n’a rien à voir avec les chroniques journalistiques auxquelles nous sommes habitués. Tant mieux !

Lorsque vous avez commencé à traduire Le silence même n’est plus à toi, avez-vous rencontré des obstacles ou des difficultés particulières ?

Non, hormis comme je l’ai dit, qu’il fallait trouver les mots justes pour rendre le souffle d’Aslı Erdoğan, et la poésie de ses images. Le texte étant tissé de références, à l’actualité et à l’histoire turques, et à d’autres écrivains (Seféris, Kafka, Rilke, Vallejo, etc.), j’ai dû aussi beaucoup lire et me documenter, parfois traduire, pour être au plus près du « terreau » de l’écriture d’Aslı Erdoğan.

Parmi les vingt-neuf chroniques présentes à l’intérieur du livre, quel texte vous a le plus ému ?

Est-ce que j’ai été ému ? Oui, même si l’aspect concret, voire technique de la traduction, m’a forcé à m’abstraire de l’émotion, dont ces textes débordent. Je dirais que le texte « La caravane d’estropiés », qui parle de la torture, m’a le plus touché. En règle générale, c’était une traduction intense, émouvante oui.

Vous êtes la personne qui a permis au public français de lire ce livre : quel est votre sentiment à ce propos ?

D’abord, il faut citer Timour Muhidine, qui est à l’origine du projet d’édition de ce livre et qui s’est battu pour qu’il se réalise, puis l’agent d’Aslı Erdoğan, Pierre Astier, les éditeurs d’Actes Sud et tous ceux qui, en Turquie, ont rendu cela possible : son avocat, son éditeur turc, Aslı elle-même. Je ne suis qu’un maillon de la chaîne ! J’espère surtout que j’ai bien fait mon travail de traducteur, et j’espère continuer à le faire bien…

Le jeudi 19 janvier, à la Bibliothèque du Centre Pompidou, a eu lieu une soirée consacrée à la romancière et à son œuvre : pourriez-vous nous raconter en grandes lignes les impressions que cette rencontre vous a laissé ?

Il y a eu la projection d’un portrait d’Aslı filmé par Osman Okkan, un réalisateur turc qui vit à Cologne, puis une lecture des textes, une discussion et des questions. J’ai senti le public très intéressé, curieux et solidaire. Bien sûr, les questions ont dérivé vers la politique et il a été finalement davantage question d’Erdoğan le président que d’Aslı la romancière. Mais c’est normal, et sain : la littérature a aussi vocation à nous faire réfléchir sur la réalité politique et sociale, et qu’une écrivaine devienne le symbole d’une lutte pour la liberté et la vérité ne peut que donner du souffle à cette lutte, car on s’enthousiasme mieux pour une artiste que pour un homme politique ! Aslı Erdoğan est devenue une des incarnations de cette lutte universelle, et il faut un courage immense pour endosser cette responsabilité-là. J’ai beaucoup de respect pour cette femme, à tous points de vue.

Parlons de littérature turque : quels titres conseillerez-vous aux lecteurs néophytes de cette littérature souvent méconnue ?

La littérature turque est très riche, complexe, inventive, et malheureusement encore méconnue, c’est vrai, mais cela change ! J’ai beaucoup aimé Yachar Kemal, dont j’ai traduit un petit livre, On a vidé la mer (Galaade, 2016), j’adore Sait Faik, L’homme désœuvré de Yusuf Atılgan (Actes Sud), Tezer Özlü, Vüs’at O. Bener (encore non traduit en français), le poète Nazîm Hikmet bien sûr, et d’autres jeunes auteurs qui bientôt seront publiés en France dans une superbe anthologie sur l’Underground d’Istanbul. La littérature turque est un magnifique miroir de l’Europe, à la fois proche de nous et étranger. C’est difficile de résumer et de hiérarchiser les auteurs, il faut lire et se faire son idée !

Vous êtes traducteur mais aussi écrivain, et votre premier roman va bientôt sortir en librairie : pourriez-vous nous parler de ce livre ?

Mon roman s’appelle La Halle, à paraître le 2 mars aux éditions de la Différence. C’est un roman, je dirais « une fable », qu’il m’est difficile de résumer. Là aussi, il faut lire ! J’aimerais dire que pour moi, l’écriture et la traduction sont des choses complètement différentes, même si bien sûr il y a des ponts de l’un à l’autre. J’ai écrit avant de traduire, et j’écris mille fois plus que je ne traduis. Pour moi l’écriture est essentielle, quand la traduction n’est qu’un « métier », très beau certes, mais incomparablement moins difficile et exaltant que l’écriture. Je ne mets pas les deux choses sur le même plan : la traduction, c’est de la « culture », l’écriture, de la création. Pour moi c’est très clair : je pourrais vivre sans traduire, pas sans écrire. Cela dit, je me souhaite de pouvoir faire les deux le plus longtemps possible !

 

Julien2

 

Zoom: « Soumission » de Michel Houellebecq

Saison électorale oblige, un zoom sur la dystopie française de « Soumission » de Michel Houellebecq

 

Tour d’abord, nous vous invitons à vous balader dans Paris avec un professeur universitaire de 2021. Surtout, n’hésitez pas à zoomer sur la carte et à traverser la Seine.

 

Pour vous mettre l’eau à la bouche, un nuage avec les mots les plus utilisés dans le livre.

Soumission de Houellebecq

Critiqué un nombre incalculable de fois, accusé de machisme et de misogynie, de islamophobie et d’un style d’écriture vulgaire car trop explicite, Houellebecq reste  -pour le plus grand malheur de ses détracteurs- un des écrivains contemporains francophones les plus traduits.
Photographe, réalisateur et scénariste, l’enfant terrible n’a pas cessé de nous surprendre. Si vous voulez découvrir le reste de son oeuvre, voici quelques titres présents dans notre catalogue. Pour y accéder, cliquez sur la couverture.

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Finalement, une bonne partie de ce qui pourrait arriver dans les élections de 2021 selon Houellebecq, est expliquée par la dynamique qu’il imagine sera celle des élections de 2017. Pour approfondir dans ce sujet, nous vous invitons à visiter notre section de Partis Politiques:

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En bref, n’hésitez pas à lire ce livre, vous faire votre propre opinion et la partager avec nous.

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Une OP pas si petite que ça finalement, il y a 100 nouveaux titres à seulement 0.99€, ce qui fait un total de 300 titres en promotion!!!

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