Libraire à l'heure du numérique

7 romans pour des lecteurs curieux du monde

Aujourd’hui, nous avons choisi de vous présenter 7 romans de la rentrée littéraire qui disent l’état du monde.

N’hésitez à prendre un peu de temps pour découvrir nos propositions de lecture.

 

Jeune colocataire à Toulouse

Sauf quand on les aime

Claire, Juliette, Kader et Tisha ont une vingtaine d’années. C’est l’âge des premières épreuves initiatiques, celles que l’on traverse seul. Dans un monde où couple et travail ne sont plus des valeurs certifiées, tous quatre se sont regroupés en colocation. Ils se sont fabriqué une nouvelle famille.

Amour et amitié se frôlent et parfois se heurtent. Tisha bouscule tout le monde, Claire aime Tisha, Juliette n’aime pas Kader. Il y aura des dégâts, mais la petite bande résiste à la violence du dehors, tente à tout prix de préserver tendresse et solidarité.

Frédérique Martin : Je crois à des choses très simples qui feront sans doute sourire les esprits plus élaborés que le mien : S’adresser au meilleur de l’autre en partant du meilleur de soi ; encourager le positif plutôt que corriger le négatif ; cultiver l’élan intérieur. Des trucs d’enfants et de poètes, quoi. Mais si on n’entretient ni la tendresse, ni la solidarité pour l’espèce dans son ensemble, comment en éprouver pour soi, alors que nous faisons tous partie d’une seule et même grande famille ?

 

Femme victime au Mexique

Prières pour celles qui furent volées

Ladydi, quatorze ans, est née dans un monde où il ne fait pas bon être une fille. Dans les montagnes du Guerrero au Mexique, les femmes doivent apprendre à se débrouiller seules, car les hommes ont les uns après les autres quitté cette région pour une vie meilleure. Les barons de la drogue y règnent sans partage. Les mères déguisent leurs filles en garçons ou les enlaidissent pour leur éviter de tomber dans les griffes des cartels qui les « volent ».

Jennifer Clement : J’ai passé plus de dix ans à écouter des femmes victimes de la violence du Mexique. La description au début du roman de l’enlaidissement des filles qui se cachent dans des trous vient directement de quelqu’un que j’ai rencontré à Mexico. Elle m’a raconté le kidnapping des filles sur sa terre, dans l’état de Guerrero, et m’a expliqué comment elles creusaient des trous dans les champs de maïs pour cacher leurs filles lorsque les trafiquants venaient pour les enlever. C’est comme ça que le roman est né. Je n’arrivais pas à dormir cette nuit-là, je ne pensais qu’à ça. La voix de Ladydi est venue à moi et m’a serrée fort. Elle est fougueuse et fragile, pas du tout sentimentale ou du genre à critiquer.

Je pensais honnêtement que personne ne s’intéresserait à ces pauvres filles mexicaines venant d’une communauté où le laid et le divin cohabitent. Pourtant, non seulement les gens s’y intéressent, mais ils semblent en être tombés raide dingue, tout comme je suis complètement tombée amoureuse d’elles.

 

Indigné à Barcelone

L'Enfant des marges

Dans une Barcelone étourdie par la crise, vibrante de toute l’énergie d’une jeunesse qui refuse le monde tel qu’il est, un homme part à la recherche de son petit-fils adolescent.

Franck Pavloff : Barcelone où se déroule la plus grande partie du roman est une ville à la mémoire longue (les années 36) et à la vie immédiate (les mouvements alternatifs d’aujourd’hui.) Il y a entre la résistance républicaine catalane et l’engagement des jeunes indignés, un pont, un relais, une espérance. Riche toile de fond pour un roman. Il y a entre la résistance républicaine catalane et l’engagement des jeunes indignés, un pont, un relais, une espérance. Les capitales européennes, Berlin, Barcelone, Paris, Prague, etc.. sont soumises à la pression des promoteurs et à celle de l’argent. Barcelone a une tradition (pour quelques années encore ?)de contestation bien vivante et efficace.

 

Femme aujourd’hui

La condition pavillonnaire

La condition pavillonnaire nous plonge dans la vie parfaite de M.-A., avec son mari et ses enfants, sa petite maison. Tout va bien et, cependant, il lui manque quelque chose.

Sophie Divry : Dans la première partie de sa vie, MA rêve de liberté et de réussite, puis vient l’empavillonnement, le mariage, les enfants, et comme beaucoup de femmes c’est vers 30 à 35 ans que M.A. se rend compte qu’elle est coincée dans un système où “Les Choses” décident pour elle. Elle va donc virevolter d’un exutoire à un autre (adultère, yoga, vie associative), sans jamais parvenir à se dire heureuse. Cela pose la question du bonheur, de l’idéal d’une vie réussie. M.A. cherche à ce que la société la remplisse, tout en voulant donner le moins possible d’elle à autrui. La solitude évidemment lui est insupportable. Cette héroïne, qui, je crois, est à l’image de beaucoup d’entre nous à différents degrés, voit la vie comme un “stock d’expériences” à accumuler tel un capital de “sensations pures”.

 

INSAtiable 

Big Brother

Femme d’affaires en pleine réussite, mariée à Fletcher, un artiste ébéniste, belle-mère de deux ados, Pandora n’a pas vu son frère Edison depuis quatre ans quand elle accepte de l’héberger.

A son arrivée à l’aéroport, c’est le choc : Pandora avait quitté un jeune prodige du jazz, séduisant et hâbleur, elle trouve un homme obèse, obligé de se déplacer en fauteuil, négligé, capricieux et compulsif. Que s’est-il passé ? Comment Edison a-t-il pu se laisser aller à ce point ? Pandora a-t-elle une responsabilité ?

Lionel Shriver : Ironiquement, la satisfaction n’est pas satisfaisante. Cela dit, l’état de satiété est débilitant. Avoir tout ce que l’on veut est une version de l’enfer. Comme ma narratrice l’observe, ce n’est pas grandiose de « ne rien vouloir ». Le désir est stimulant. L’appétit fournit une direction et un objectif. Nous sommes tous plus heureux quand on nous fait miroiter la carotte, éternellement hors de portée. Cette carotte peut représenter de la nourriture (attendre avec impatience un repas est souvent plus plaisant que de le manger), ou elle peut être métaphorique, un succès professionnel par exemple. Faire tout son possible pour réussir attise un feu en soi. Quelqu’un qui a réussi, il est juste là, assis à rien faire.

Le roman examine l’étrange déception causée par le succès professionnel, mais également la nature singulière de cette soif apparemment universelle d’être célèbre. La narratrice trouve sa propre notoriété désagréable. La renommée peut faire de quelqu’un un objet aux yeux des autres, qui n’a rien à voir avec sa vraie personnalité. L’anonymat est une joie, une libération. Marcher dans la rue sans être dérangé est un des grands plaisirs de la vie.

 

Ouvrier agricole

Joseph

Joseph est ouvrier agricole dans une ferme du Cantal. Il a bientôt soixante ans. Il connaît les fermes de son pays, et leurs histoires. Il est doux, silencieux.

Joseph est surtout un silencieux, un homme sans mots ; et les miens tentent de parler sans son silence, sans trahir.

Marie-Hélène Lafon : Joseph commence par ses mains parce que ce sont ses instruments de travail ; à ce titre, il en prend soin et Joseph est d’abord un homme qui travaille de ses mains, avec ses mains. Ses mains ont surtout travaillé, elles ont très peu caressé, très peu écrit, très peu attendu, ouvertes sur les genoux, elles ont travaillé. Par ailleurs tous les personnages de tous mes livres sont d’abord des corps, je voudrais les incarner sur la page, et Joseph ne fait pas exception.

 

Futur licencié

Bois II

« Nous, son comité d’accueil, ouvriers, administratifs, agents de maîtrise, avant d’être des voix dans la nuit qui n’auront de cesse de se relayer pour se faire entendre, comme une seule et même voix infatigable et qui ne dort jamais, quand lui tombera de sommeil, avant d’être cette voix une et indivisible, nos corps font bloc. Et c’est un beau matin calme de juillet sous le soleil. On l’attend. »

Elisabeth Filhol : Certes on connaît ces processus, le plus souvent à travers l’image qu’en donnent les médias. Ou la courbe du chômage. Mais bon, sauf à l’avoir expérimenté soi-même, est-ce que cette violence sociale ne reste pas finalement un peu abstraite ? Pour bâtir mes personnages, je suis partie d’une idée simple : dans cette lutte, sur 24 heures, les salariés jouent leur vie, leur avenir. Mangin, non. Mangin joue son taux de rentabilité au compte de résultat. Tandis que pour les salariés, l’enjeu est énorme. En filigrane dans le livre, il y a « l’après ». Le jour où tous se retrouveront chez eux, entre quatre murs, sans espoir d’en sortir, parce que le bassin industriel sur lequel ils vivent ne crée plus d’emploi. La lutte tient la peur à distance. Elle canalise la colère. Le fait de se battre au sein d’un collectif, d’éprouver des liens de solidarités forts, d’avoir plaisir à être ensemble, quelle que soit l’issue, est une étape importante, dont on se souvient après, qui a aussi une valeur symbolique, et donc un impact psychologique.

Un générateur de nuages de tags pour clarifier les postures économiques

Lundi 25 août, le Président de la république François Hollande optait pour la clarification de « sa » politique économique et la fin des postures dont notre pays souffrirait. Exit Arnaud Montebourg et « Mon ennemi c’est la finance ».

L’ACTUALITÉ PAR LES LIVRES

Dans nos flux de la semaine, et chez le même éditeur Albin Michel, dans la catégorie Actualité/économie, il nous arrivait deux livres aux points de vue apparemment contradictoires.

Histoire d’une névrose, la France et son économie de Jean Peyrelevade.Albin Michel, 27 août 2014. 12.99 €

Jean Peyrelevade est un ancien directeur adjoint du cabinet de Pierre Mauroy, qui a présidé les plus grandes entreprises (Suez, Crédit Lyonnais…). Il pense que le modèle français est à bout de souffle, inadapté aux nécessités tant de la mondialisation que de la construction européenne dont il est ainsi devenu incapable de tirer avantage, à la différence de l’Allemagne.

Les Banksters /  Marc Roche. - Albin Michel, 27 août 2014. 12.99 €

Marc Roche est un libéral qui a toujours admiré le monde financier et ses opérateurs mais qui, depuis la crise, doute et est devenu un déçu du capitalisme, un angoissé de l’avenir.

LA FIN DES POSTURES

Il n’est pas sûr que ces deux parcours politiques inversés vont aider à la clarification demandée. Heureusement, il y a le générateur de nuages de tags dans lequel nous avons injecté les deux livres. Au moins, on va pourvoir détecter les postures.

Dans le livre de Jean Peyrelevade, c’est l’Etat qui est trop gros et qui freine la liberté d’entreprendre.

Dans celui de Marc Roche, ce sont les banques et les financiers qui provoquent la crise dans le monde.

LE LIBRAIRE ET L’ECONOMIE

Et alors ? Il est connu que le libraire est plus littéraire que comptable. Aussi, en attendant la vraie clarification et la réconciliation des contraires, je vous invite à lire ces deux ouvrages pour vous forger votre propre avis. C’est tout ce que je peux faire. Ce serait même le rôle du libraire dans la société.

Cette semaine (35), nous avons repéré

Cette semaine, nous avons continué à travailler sur la rentrée littéraire. Ci-dessous un rappel des listes à suivre. Nous vous promettons de publier vendredi prochain un dossier complet.

Feedbooks est – comme vous le savez – une librairie multilingue avec un catalogue du domaine public gratuit. Dans ce billet récapitulatif de notre médiation hebdomadaire, nous vous proposons un éclairage sur le Festival America et un autre sur la réception de Madame Bovary en 1857 par les critiques littéraires.

 

RENTRÉE LITTÉRAIRE : LES LISTES A SUIVRE

La liste des romans disponibles
Les têtes d’affiche de la rentrée littéraire francophone
Les têtes d’affiche de la rentrée littéraire étrangère
La famille dans la rentrée littéraire
La condition de la femme dans les romans de la rentrée
L’histoire dans les romans de la rentrée
Les avis de la blogosphère repérés par les libraires
Les conseils des libraires

 

LES INTERVIEWS

Interview de Serge Joncour

Serge Joncour : Il y a beaucoup plus de vrai qu’il n’y parait dans ce roman. Un auto-roman ! Ou autobio-fiction !

lafon_joseph

Marie-Hélène LafonJoseph est surtout un silencieux, un homme sans mots ; et les miens tentent de parler sans son silence, sans trahir.

Interview de Thierry Crouzet

Thierry Crouzet : Les régressions sont toujours possibles. Mon roman est une sorte de mise en garde.

FilholElisabeth

Elisabeth Filhol : Mangin joue son taux de rentabilité au compte de résultat. Tandis que pour les salariés, l’enjeu est énorme.

Leonardo PADURA   festival AMerica Vincennes septembre 2006

Leonardo Padura : Il faut vivre les personnages, les vivre littérairement.

 

SUR LE BLOG

Blog : Les 10 billets 2014 les plus lus depuis le début de l’année

 

Les saines obsessions du libraire http://t.co/YEtSFuwiy8 le billet du jour

 

Madame Bovary de Gustave Flaubert : quand la presse en 1857 se déchaînait

 

La librairie Feedbooks vous propose de lire en VO les auteurs invités au festival America

 

AU FIL DES TWEETS

Refonte du Guide du roman policier et du thriller blog.feedbooks.com/fr/2013/03/13/… uniquement sur Feedbooks.

#ParisLibéré Surfez sur la frise chronologique de la seconde guerre mondiale en Europe timemapper.okfnlabs.org/anon/9xfzo3-ti…

Il y a désormais + de 350 romans J’ai lu en littérature sentimentale bit.ly/1nxvC9A

 

Le festival America en VO sur Feedbooks

La librairie Feedbooks vous propose de lire en VO les romans des auteurs invités au festival America 2014.

Nous vous présentons les derniers romans classés par pays (en commençant par les anglophones). N’hésitez pas à cliquer sur les couvertures pour accéder aux notices de présentation.

 

ETATS-UNIS

A lire les interviews de Jami Attenberg, Ivy Pochoda, Adelle Waldman, David Vann.

A venir (dans les 15 jours), les interviews Nickolas Butler, Boris Fishman ,Wally Lamb, Sebastian Rotella, Justin St. Germain et Jesmyn Ward

The Middlesteins All the Land to Hold Us: A Novel Shotgun Lovesongs The Enchanted
Télécharger pour 6,99 € Télécharger pour 16,14 € Télécharger pour 9,66 € Télécharger pour 8,99 €
The End of Vandalism: A Novel A REPLACEMENT LIFE Canada The Missing
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Heading Out to Wonderful Enon The Affairs of Others The Twelve Tribes of Hattie
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After Her The Son The Book of Life The Devil All the Time
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The Cove Triple Crossing We the Animals Goat Mountain
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The Love Affairs of Nathaniel P. Salvage the Bones The Lobster Kings: A Novel
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CANADA ANGLOPHONE

A venir (dans les 15 jours), l’interview de Margaret Atwood

MaddAddam Cataract City Inside Annabel
Télécharger pour 5,99 € Télécharger pour 7,42 € (conversion $) Télécharger pour 8,33 € (conversion $) Télécharger pour 7,99 €

 

CANADA FRANCOPHONE

A lire les interviews de Jocelyne Saucier et Éric Plamondon 

Un thé dans la toundra La main d'Iman Quelque part en Amérique Et au pire, on se mariera
Télécharger pour 8,99 € Télécharger pour 15,99 € Télécharger pour 10,99 € Télécharger pour 8,99 €
Forêt contraire Danse noire Malabourg Pomme S
Télécharger pour 11,99 € Télécharger pour 14,99 € Télécharger pour 12,99 € Télécharger pour 10,99 €
Il pleuvait des oiseaux Polynie
Télécharger pour 11,99 € Télécharger pour 13,99 €

 

HAITI

Ballade d’un amour inachevé Le Désespoir des anges
Télécharger pour 14,99 € Télécharger pour 14,99 €

 

SAINT-PIERRE-ET-MIQUELON

Le Démon rassembleur
Télécharger pour 10,99 €

Il est difficile de savoir où va le roman français par le temps qui court

Ci-dessous une chronique forcément négative de Madame Bovary de Gustave Flaubert. Je me suis amusé à dépouiller la revue du centre Flaubert dédiée à l’oeuvre. Ce méli-mélo de « critiques littéraires » publiées à la sortie du roman en 1857 n’est pas trafiqué. A la fin de la chronique, nous vous donnons les références bibliographiques pour vérifier et tenter de trouver par vous même qui a écrit quoi.

Ai-je raté mon bac à cause de Flaubert ? Non, j’avais juste envie de montrer que la critique passe souvent à côté et qu’il se répète les mêmes inepties depuis un « certain temps ».

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Il est difficile de savoir où va le roman français par le temps qui court. Ce qui est certain, c’est qu’il ne va guère. On lit toujours des romans et on en fait encore. C’est par cent mille, dit-on, que les libraires livrent à un public qui, évidemment, se soucie très peu de littérature, les écrits de MM. Victor Hugo, George Sand et Balzac. Certes, je ne conteste ni l’esprit ni le talent de MM. Flaubert, Dumas fils et Taine. Il me semble seulement que leur art est de second ordre, et que si les jeunes générations ne devaient pas avoir d’autres chefs de file, elles ne seraient guères favorisées du ciel. Nous méritons mieux aujourd’hui qu’une telle littérature, et nous l’aurons.

Le livre de M. Gustave Flaubert a eu un succès éclatant et rapide, et ce succès n’est pas épuisé. Rien n’a manqué à sa fortune : ni la pointe de scandale, qui est le sel d’un livre en France, ni l’intérêt dramatique d’un procès. Inconnu et sans précédents littéraires, l’auteur s’est trouvé tout à coup célèbre. Des difficultés se sont certes élevées, dit-on, à la Revue de Paris pour la publication de Madame Bovary, roman de mœurs… légères. La revue exige, dit-on, des corrections à la dernière partie de l’œuvre : l’auteur s’y refuse : on a dû aller aujourd’hui en référé.

Nous n’analyserons donc pas Madame Bovary : les magistrats lui ont délivré un certificat de moralité suffisante ; c’est assez pour arrêter, sous notre plume, les récriminations amères ; c’est trop peu pour nous donner le courage de suivre, sur le vif et sur le nu, cette anatomie du vice, qui n’enseigne pas même à guérir la gangrène en nous la montrant.

Gustave Flaubert ne manque pas de talent, mais il paraît manquer de savoir et d’amis sincères et éclairés qui puissent l’avertir. L’auteur a un certain don d’observation vigoureuse et âcre ; mais il saisit les objets pour ainsi dire par l’extérieur sans pénétrer jusqu’aux profondeurs de la vie morale. Il croit tracer des caractères, il fait des caricatures ; il croit décrire des scènes vraies et passionnées, ces scènes ne sont qu’étranges ou sensuelles. Ce qui manque à M. Flaubert, c’est la science des contrastes, et par conséquent de la composition. Tous ses personnages ont le même ton, le même habit et la même physionomie morale. Parmi les sept ou huit individus qui se démènent dans le cadre de son histoire, comment n’a-t-il pas songé à en créer un seul qui fût vraiment sympathique ? Mme Bovary, nous la connaissons ; Bovary le père est un sacripan ; le pharmacien Homais, une caricature très-réussie ; M. Rodolphe, un viveur vulgaire ; M. Léon, un amoureux de l’ancien Gymnase ; quant à Charles Bovary, ce mari tranquille, amoureux de sa femme et qui la croit aussi pure que le lis de son jardin, il m’intéresserait et ses malheurs immérités m’arracheraient des larmes, si l’auteur, par une inexplicable maladresse, n’avait pris plaisir à en faire, dès le début, une de ces vulgaires effigies dont les traits ne peuvent se fixer dans aucune mémoire.

C’est une suite d’impressions, de visions, de tableaux d’après nature, qui ont tous leur saveur et leur accent, mais qui sentent néanmoins le remplissage. L’unité du récit n’en est pas altérée ; mais ils distraient l’attention par leur exactitude même. Il n’y a ni émotion, ni sentiment, ni vie dans ce roman, mais une grande force d’arithméticien qui a supputé et rassemblé tout ce qu’il peut y avoir de gestes, de pas ou d’accidents de terrain, dans des personnages, des événements et des pays donnés. Ce livre est une application littéraire du calcul des probabilités.

L’école Champfleury, dont on voit bien que fait partie M. Flaubert, juge que le style est trop vert pour elle ; elle en fait fi, elle le méprise, elle n’a pas assez de sarcasmes pour les auteurs qui écrivent. Écrire ! à quoi bon ? Qu’on me comprenne, ça me suffit ! Ça ne suffit pas à tout le monde. Si Balzac écrivait mal quelquefois, il avait toujours un style. Voilà ce que les champfleuristes n’osent pas reconnaître.

Ce qu’on appelle le réalisme est sorti du culte exagéré et presque du fétichisme d’une partie de la jeunesse littéraire pour Balzac et Stendhal. Et qu’est-ce que le réalisme ? c’est la nature sans la lumière.

 

Ce billet a été écrit d’après le dépouillement des articles suivants :
DURANTY Réalisme, 15 mars 1857
Alfred DARCEL Journal de Rouen, 21 avril 1857
Charles de MAZADE Revue des Deux Mondes, 1er mai 1857
DUMESNIL La Chronique artistique et littéraire, dimanche 3 mai 1857
Anatole CLAVEAU Courrier franco-italien, 7 mai 1857
Edmond TEXIER L’Illustration, 9 mai 1857
Paulin LIMAYRAC Le Constitutionnel, 10 mai 1857
DESCHAMPS Librairie et Beaux Arts, 15 mai 1857
Cuvillier-Fleury Journal des Débats, 26 mai 1857
Paulin Limayrac Le Constitutionnel, 7 juin 1857
Armand de Pontmartin Le Correspondant, 25 juin 1857
Léon AUBINEAU L’Univers, 26 juin 1857
Jules BARBEY D’AUREVILLY Le Pays, 6 octobre 1857

 

Madame Bovary

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