En cette rentrée littéraire, évacuons la guerre

par admin

De rentrée en rentrée littéraire, nature humaine oblige, les thématiques se ressemblent. Nous avons listé les principales de cette année : l’amour sous toutes ses formesla famille en désordre,  la société,   la guerre toujours :  première et seconde guerres mondiales, guerres civiles diverses, Afghanistan.

Évacuons la guerre.

 

ARNAQUES, VENGEANCES ET IMPOSTURE

Pierre Lemaitre

Pierre Lemaitre

Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre

Albin Michel

Et centenaire de la première guerre mondiale oblige, commençons par le roman Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre qui est l’auteur préféré des jurys et des libraires.

Arnaques, vengeances et impostures. Après guerre, la guerre continue d’être une extravagance du commerce. Et il ne fait pas bon d’être faible ou affaibli dans les romans  de Pierre Lemaitre !

Pierre Lemaitre  : J’ai autrefois (j’avais 17 ans) été bouleversé par les grands romans de la guerre : Dorgelès, Genevoix, Barbusse notamment. J’ai dû m’identifier à ces jeunes hommes, à cette  « génération perdue ». J’ai toujours espéré avoir un jour la possibilité d’écrire sur cette guerre. Lorsque j’ai enfin pu m’y atteler, j’ai trouvé dans l’après-guerre une manière, j’espère émouvante de parler de ces héros oubliés qui doit correspondre à l’émotion que j’ai ressenti jeune lecteur pour leur destinée tragique.

Extrait : Quelques minutes plus tard, légèrement voûté, Albert court dans un décor de fin du monde, noyé sous les obus et les balles sifflantes, en serrant son arme de toutes ses forces, le pas lourd, la tête rentrée dans les épaules. La terre est épaisse sous les godillots parce qu’il a beaucoup plu ces jours-ci. A ses côtés, des types hurlent comme des fous, pour s’enivrer, pour se donner du courage. D’autres, au contraire, avancent comme lui, concentrés, le ventre noué, la gorge sèche. Tous se ruent vers l’ennemi, armés d’une colère définitive, d’un désir de vengeance. En fait, c’est peut-être un effet pervers de l’annonce de l’armistice. Ils en ont subi tant et tant que voir cette guerre se terminer comme ça, avec autant de copains morts et autant d’ennemis vivants, on a presque envie d’un massacre, d’en finir une fois pour toutes. On saignerait n’importe qui. 

 

TOUJOURS PENDANT LA GRANDE GUERRE MAIS EN ITALIE

Andrée Ammirati

Andrée Ammirati

Le Cherche Midi

Le Cherche Midi

Andrée Ammirati propose un roman bouleversant sur les victimes du fascisme italien qui se sont exilés en France. Guerrina et Cirio, mes grands parents, sont partis sans avoir raconté leur exil d´enfants. Il ne leur restait que des lambeaux de souvenirs que la due nécessité n’avait pas réussi à effacer. Je suis partie en quête, dans les livres d’histoire, de ces fragments manquants. C’est à travers les milliers d´autres vies brisées par cette période sombre du fascisme italien que j’ai reconstruit le passé et c´est à la force de leur ré-enracinement que j’ai voulu rendre hommage.

Va où la peur te mène  commence à la fin de la première guerre mondiale avec  les Arditi, unités de corps franc de l’armée italienne.

Extrait : Il apprit vite à approcher de l’ennemi autrichien sans se faire repérer, sous le couvert d’une salve d’artillerie. A l’arrêt des tirs, profitants de la confusion, il s’infiltrait, avec son groupe, dans la tranchée de l’adversaire,et la boucherie pouvait commencer. Il tuait avec ardeur. Il fracassait des crânes, ouvrait des ventres ou tranchait des gorges. Il avait tous les droits, il était au-delà des lignes ennemies.

Les Arditi faisaient le sale boulot, c’était leur devoir. Pour Michele, c’était aussi une vraie jouissance. Les corps à corps l’émoustillaient, les odeurs de poudre et de sang l’enivraient. Plus il massacrait, plus il repoussait les limites de l’admissible.

Andrée Ammirati : Je crois que les femmes sont les premières victimes de la guerre. Elles souffrent doublement en tant que femme et en tant que mère.
Pas forcément engagées, innocentes et impuissantes, elles ont vu leurs vies bouleversées. Mais avec la seule force de l’amour elles ont relevé la tête les premières pour semer dans leur nouvelle terre l’espoir pour leurs enfants. Elles ont repris racine pour rester fertiles.

 

TOUJOURS À PROPOS DE LA CONDITION DES FEMMES DURANT LA GUERRE 

Hallgrímur Helgason

Hallgrímur Helgason

Hallgrímur Helgason

Hallgrímur Helgason

Hallgrímur Helgason, auteur islandais,  publie La femme à 1000° aux Presses de la cité. J’ai eu la chance de rencontrer la dame dont je me suis inspiré pour créer mon protagoniste Herra. Sans le faire exprès, je l’ai appelée alors que je travaillais pour mon ex-femme pendant sa campagne électorale. Et cette vieille dame m’a dit qu’elle vivait dans un garage. Je suis tombé sur une femme incroyable, pleine d’esprit et très intelligente, une dame qui avait connu une vie haute en couleurs. Plus tard, j’ai appris qu’elle avait déjà écrit sa biographie, son père également, ainsi que son grand-père… Le fait que son grand-père ait été le premier président en Islande m’a permis d’écrire sur le destin de notre pays au vingtième siècle.

Quand la guerre est finie pour les hommes, elle ne fait que commencer pour les femmes avec le viol. C’est la terrible réalité racontée par Hallgrímur Helgason tout au long de ce roman et encore plus dans le Berlin de 1945 !

Hallgrímur HelgasonJe suis tombé sur cette information lorsque je faisais des recherches sur la seconde guerre mondiale, notamment dans un livre qui est le journal d’une anonyme vivant à Berlin, qu’elle a écrit après la guerre. J’ai également lu des choses similaires à propos de l’expérience de femmes islandaises qui étaient coincées en Allemagne à la fin de la guerre. Je voulais écrire sur la seconde guerre mondiale du point de vue d’une femme, je pense qu’il y a déjà assez de livres à ce sujet écrits du point de vue d’un homme.

 

DES EXACTIONS AU SALVADOR À LA GUERRE EN IRAK 

Interview de David Corbett

David Corbett

Une certaine vérité de David Corbett

Sonatine

Extrait d’Une certaine vérité : En vérité, certaines sociétés militaires privées étaient prêtes à engager le premier venu, mais cela se retournait souvent contre elles, car la plupart des Iraquiens commençaient à se lasser de voir des cow-boys dépenaillés armés jusqu’aux dents rouler des mécaniques devant chez eux. Certaines agences débarquaient jusqu’en Amérique centrale pour recruter des volontaires : les Salvadoriens représentaient une main-d’œuvre prisée, car ils avaient l’habitude des kidnappings et avaient tous déjà connu la guerre. D’ailleurs, ceux-ci ne s’en plaignaient pas et certains n’hésitaient pas à parler du « rêve iraquien ». Un garde pouvait gagner mille deux cents dollars par mois en Irak, contre deux cents au Salvador. Et c’était sans compter la nourriture, les vêtements et l’assurance pour sa famille au cas où il se ferait tuer ou reviendrait invalide. Des centaines de veteranos s’étaient engagés, et ceux qui n’avaient pas été pris avaient failli déclencher une émeute.

Quand il s’aperçut qu’Eileen avait cessé de parler, Jude se tourna vers elle. La tête appuyée sur la main, elle regardait dans le vide.

« La bataille de Falloujah, soupira-t-elle. Sacrée réussite ! Cette ville a toujours servi de repaire aux trafiquants de tout poil. Saddam les utilisait pour escroquer le programme Pétrole contre nourriture. Ce ne sont pas des insurgés, mais des gangsters équipés de mortiers et de lance-roquettes. Ils ne reculent devant rien : ils utilisent femmes et enfants comme boucliers humains, ils planquent des tireurs d’élite et des armes dans les mosquées, ils détournent des ambulances qu’ils chargent d’explosifs et font sauter aux barrages. Les marines savaient pertinemment pourquoi les insurgés avaient massacré les employés de Blackwater : ils souhaitaient des représailles massives des Américains, afin de pouvoir envoyer aux journaux du monde entier des images de femmes et d’enfants morts, et s’attirer ainsi les faveurs de l’opinion publique. Les marines ne voulaient pas tomber dans ce piège, mais le Président avait peur de passer pour une mauviette. La suite, tout le monde la connaît : six cents victimes civiles, rien que la première semaine. Les insurgés avaient obtenu ce qu’ils voulaient. Ensuite, les unités iraquiennes qui étaient censées aider les Américains ont retourné leur veste avant même d’avoir quitté Bagdad, en disant qu’elles n’avaient pas signé pour se battre contre d’autres Iraquiens. Nos hommes ont dû se débrouiller seuls et les choses ont mal tourné. La presse a été abominable, surtout les journaux locaux. Les hauts gradés ont été contraints de retirer les troupes et de s’en remettre à leurs contacts sur place, c’est-à-dire aux mêmes excités qui nous tiraient dessus la veille. Mais ne va pas croire que je suis une espèce de pacifiste bêlante ! De toute façon, si c’était le cas, je ne pourrais même pas rentrer chez moi pour les vacances ! Je suis ravie qu’on soit débarrassés de Saddam, et si on pouvait faire pareil avec tous les salopards de son espèce, y compris les enfoirés qui ont le pouvoir ici, je pense que le monde s’en porterait mieux. Mais j’oubliais, ici, c’est une vraie démocratie ! Le modèle qu’on veut imposer à l’Irak ! Eh ben, les pauvres Iraquiens, ils sont pas sortis de l’auberge ! »

David CorbettLa guerre était en train de dégénérer en 2004, et les États-Unis luttaient pour trouver une stratégie pour renverser la désintégration de la situation politique et militaire. Certains ont perçu notre stratégie au Salvador comme un grand succès : l’insurrection était déjouée, le communisme rejeté, et le gouvernement démocratique était maintenu.

L’Option Salvador avait pour but d’armer et de fournir des renseignements aux paramilitaires sunnites armés pour qu’ils ciblent les leaders de l’insurrection shiite et les neutralisent. Qu’on les appelle commandos ou escadrons de la mort ne me semblait pas pertinent. L’histoire suggère que dans une guerre civile, les groupes paramilitaires armés d’aujourd’hui sont les mafias de demain. Oui, la soi-disant « tension » a semblé réduire la violence entre 2006 et 2008, bien que certains commentateurs ont avancé que la baisse des violences était due à un nombre multiples de facteurs, pas seulement à la politique américaine. Étant donné la recrudescence des violences sectaires ces derniers mois, il semblerait que la question reste ouverte quant à l’issue de « l’Option Salvador ».

 

ET APRÈS LA GUERRE, QUE RESTE-T-IL ? 

Interview de Patrick Flanery

Patrick Flanery

Absolution de Patrick Flanery

Robert Laffont

Absolution est le grand livre de cette rentrée. Je ne cesserai de vous le redire.

Un passage vient éclairer un élément clé d’Absolution où le biographe s’interroge sur un souvenir tragique et où l’écrivaine lui répond que se souvenir de soi, de façon très réaliste, comme étant l’agent de sa propre émancipation, c’est une sorte de vanité.

— Il y a plus », dis-je, et je lui raconte le reste avec difficulté, les corps dans le camion, le charnier et l’enterrement de Bernard, tel que je me le rappelle. Je lui raconte avoir essayé un jour de retrouver l’endroit dans les collines au-dessus de Beaufort West et ne pas savoir aujourd’hui si je dois me fier à mes souvenirs. Clare écoute tout en me regardant bien que je ne puisse supporter de croiser son regard.

Apparemment l’Histoire vous contredit, dit Clare d’une voix froide et analytique. Pour autant que je sache, on n’a découvert aucun charnier. Il y a deux choses à dire à ce propos. La première, c’est que l’Histoire n’est pas toujours exacte, parce qu’elle ne peut pas raconter tout ce qui a eu lieu, ne peut pas rendre compte de tout ce qui est arrivé. Sinon les historiens n’auraient plus de travail, car il ne resterait plus rien à faire du passé à part interpréter ce qui est connu. La seconde, c’est que la mémoire, même imparfaite, a sa vérité à elle. Peut-être que la vérité littérale n’est pas ce que vous vous êtes rappelé, mais la vérité de la mémoire n’en est pas moins précise à sa façon. Notre pays tout entier a été un charnier, que les corps se trouvent dans un lieu ou dans plusieurs, qu’ils aient été tués en un jour ou sur plusieurs décennies. Il y a encore une chose à prendre en compte. Il est possible, par vanité, consciente ou pas, de s’attribuer des crimes dans lesquels on n’a seulement qu’une part. Sais-je avec certitude si les personnes avec lesquelles j’ai parlé ont transmis l’information à la ou les personnes responsables de leur meurtre ? Non. Il n’y a qu’un lien temporel. J’ai parlé imprudemment et le résultat, me semble-t-il, a été leur mort. Mais je n’ai pas de preuve irréfutable de ma responsabilité si ce n’est le sentiment que j’en ai. C’est pourquoi, ainsi que le dit Dostoïevski dans sa citation de Heine, une véritable autobiographie est presque une impossibilité, parce qu’il est de la nature humaine de se mentir. Vous semblez dérouté, Samuel. Je ne suis pas en train de suggérer que ce que vous m’avez dit est un mensonge. Mais le fait de vous souvenir de vous, de façon très réaliste, comme étant l’agent de votre propre émancipation, c’est une sorte de vanité. Disons que vous avez tué Bernard, que vous avez été complice du transport des corps tués au cours des atrocités commises par les partisans de l’apartheid. Sans vouloir justifier l’exécution de votre oncle, il est possible de l’expliquer comme le résultat simultané des circonstances historiques et du traumatisme hautement personnel que vous avez expérimenté. Dans le même passage, Dostoïevski dit que tout le monde se souvient de choses qu’il ne confierait qu’à ses amis, et d’autres qu’il ne révèlerait qu’à lui-même, dans la stricte limite de son intimité. Mais il y a des choses qu’un homme craint de se révéler même à lui-même. La question que vous semblez ne pas vous être posée est la raison pour laquelle vous haïssiez Bernard au point de n’avoir pu empêcher votre rage de s’exprimer – ou, vu d’une autre façon, de ne pas avoir d’autre choix que de vous défendre. Il y a des trous dans votre récit. Peut-être ne m’avez-vous pas tout raconté. Il faut que vous vous demandiez ce que Bernard a fait pour vous pousser à agir comme vous l’avez fait. 

Patrick FlaneryD’un côté, le lecteur peut arriver à la fin de Absolution et savoir que Sam et Clare ont des souvenirs différents des mêmes événements, qu’il y a également une sorte d’enregistrement scientifique de ces événements (partiel ou obscur), et que les deux personnages tentent leurs propres formes personnelles de réexamination ou d’enquête. Dans cette enquête, les différentes versions sont exposées et les faits connus (scientifiques, historiques) sont insérés dans le dialogue avec les « faits » subjectifs de la mémoire, afin d’atteindre une sorte de pardon pour les crimes passés, et une réparation, toutefois incomplète, pour ce que les deux personnages ont perdu. Cela semble plus aisé pour Clare, mais peut-être seulement parce qu’elle demeure celle qui dicte les termes de chaque rencontre : la dynamique du pouvoir penche presque toujours en sa faveur. En fin de compte, cependant, je pense que c’est en Sam que nous devrions placer nos espoirs : au-delà des frontières du roman, on pourrait l’imaginer mener une autre vie, et retrouver sa place dans un pays qu’il pensait avoir perdu.