Interview à Raphaël Bée sur son livre « Shanghai Fan »

par Pilar MARTINEZ

 

Diplômé d’HEC et de lettres modernes à Paris IV-Sorbonne, Raphaël Bée a commencé sa carrière dans la publicité à Paris. Il a passé 4 ans à Shanghai pour y développer l’antenne d’une agence de publicité française, en plein boom du digital chinois. « Shangai Fan », paru chez Editions de la Rémanence est son premier roman. 

Pourquoi Shanghai Fan ?

J’ai passé quatre ans en Chine dans une maison de publicité française et, même rentré en France, la Chine continuait de me suivre.

Au lieu d’en parler autour de moi j’ai décidé de coucher sur papier les souvenirs que j’avais, les rencontres que j’avais faites. Je voulais essayer d’écrire une intrigue inspirée des gens rencontrés là-bas.

Mes personnages sont tirés de personnes qui existent ou ont existé. Ils sont tous de rencontres, après les traits ont été vraiment tirés. Mais en Shanghai Fan il y a surtout beaucoup de fiction, tout de même.

Partir de la réalité pour écrire une œuvre de fiction, peut-on faire confiance à un écrivain, alors ?

On doit faire confiance à un écrivain car parmi les personnes dont je me suis inspiré beaucoup ont lu le livre ; ils se sont forcément reconnus. Il y a même eu un petit peu de surprise au sein de la communauté française car ils se sont reconnus les uns, les autres et se sont dit “J’ai inspiré ce personnage là”.
Je pense qu’il y a là un coté flatteur à pouvoir se dire “Ah oui, j’ai inspiré le personnage de ce livre et je deviens un petit peu immortel, donc ça me va très bien” et ce, même si le caractère du personnage a été un peu noirci.

De manière générale je pense que c’est plutôt flatteur d’inspirer un personnage romanesque !

A vous lire on dirait que le mot loyauté en Chine n’existe pas, que tout le monde ne court qu’après l’argent, que c’est la seule chose qui compte.

Pour répondre à la question sur la loyauté, je pense effectivement qu’en Chine ce ne sont pas forcément les gens les plus loyaux qui s’en sortent le mieux. C’est peut-être retranscrit d’une manière très brute dans le livre, mais à mon avis, c’est le cas dans beaucoup de pays.

L’argent c’est sûr qu’il a une dimension très importante en Chine. Je pense que beaucoup d’expatriés y vont en partie parce qu’il y a une possibilité d’avoir une carrière plus rapide et aussi un niveau de vie plus élevé qu’à Paris ou d’autres grandes villes Européennes.
Après, du coté de la culture chinoise, l’argent a aussi une place très importante.

Votre roman se lit très vite et je pense que vous vous jouez des clichés que l’on peut avoir sur la Chine : un pays socialiste où l’on ne court pas derrière l’argent mais plutôt derrière le pouvoir par exemple.

Je pense qu’au contraire en Chine le pouvoir existe mais il est tellement concentré que pour le milliard de personnes qui n’ont pas forcement accès c’est plus facile de courir après l’argent que de chercher un poste de pouvoir. Et après généralement l’argent amène aussi le pouvoir en Chine d’une certaine façon.

Vos personnages restent très sectaires. Sauf Lucas pratiquement personne n’apprend la langue du pays alors qu’il y en a certain qui habitent en Chine depuis plusieurs années. En France c’est une chose que l’on pointerait du doigt.

Une de premières choses que j’avais entendu en arrivant en Chine et dont je me suis rendu compte c’est que par rapport à d’autres pays où il y a aussi des communautés françaises d’expatriés, la communauté française de Shanghai est très soudée. Finalement quand dans le travail l’anglais domine, à partir du moment où l’on parle un chinois « de survie » pour commander à manger, prendre un taxi on peut très bien s’en sortir dans la vie de tous les jours, sans parler un mot de chinois.


C’est ce qui arrive à Élisabeth, elle n’a pas l’oreille. Ce qui n’empêche pas que le propos et le regard qu’elle pose sur les chinois est hautain et méprisant. Est-ce un reflet de la pensée des expatriés à Shanghai?

Pour moi c’est le reflet d’un type de personne que l’on peut rencontrer à Shanghai qui est la taitai, la femme d’expatrié qui généralement suit son mari lors d’un mutation. Elle commence comme femme au foyer mais s’ennuie rapidement et cherche alors une activité.
Le souci, d’une manière globale, c’est que, beaucoup des gens qui arrivent en Chine se disent “je sors de ma zone de confort parce que je ne suis plus en France et j’ai le sentiment de me dépayser” alors qu’en fait ces personnes recréent une zone de confort puisqu’elles vont fréquenter uniquement les lieux français, faire très attention à ce qu’ils mangent, quitte à payer des produits hors de prix, juste pour être certains que cela respecte une certaine hygiène alimentaire. Ils vont être très regardants sur tout et finalement ils vont rester dans cette zone parce qu’ils ont les moyens de le faire.

Pour moi c’était important de dresser ce portrait de personnes qui se comportent à Shanghai comme des colons et qui se disent “la seule chose que j’ai envie de vivre, c’est la France, donc, je fais venir la France à l’étranger.”

La solitude de vos personnages, est-ce que vous l’avez ressenti, ou bien créée de toute pièce ?

Dans mon expérience personnelle c’est justement à partir du moment où j’ai vu mon cercle quitter la Chine les uns après les autres que j’ai ressenti la solitude.

Mi Ya et Yiqing Wang sont deux femmes qui font tout tourner : la vie de Clem mais même tout le livre en fait. C’est la rencontre de deux forces, chacune dans son domaine.

Il était importante pour moi d’avoir des personnages féminins forts qui ne sont pas forcement « gentilles ». Ça aussi c’est quelque chose de très particulier à Shanghai et c’est l’image de la Shanghaienne qui est la fille unique, au pays de l’enfant unique.

Aujourd’hui c’est en train de changer mais ça crée des personnages, qui travaillent à Shanghai et qui sont, même pour les chinois, le cliché de la Shanghaienne : la fille très élégante, très stricte.

Et en parlant de quête d’argent et de quête de pouvoir je pense que la Shanghaienne combine les deux. Elle arrive à très très bien gagner sa vie, occuper des postes à hautes responsabilités, très desitionnelles.

Et ça se reflète très bien dans le livre…

C’est peut-être ces rencontres féminines qui m’ont le plus marquée en Chine. Que ce soit mes collègues de travail ou mes clientes.

La publicité et le marketing c’est un milieu féminin et autour de moi les personnes qui s’imposaient le plus souvent étaient des femmes. Dans mes équipes, quand j’avais la possibilité, j’essayai de recruter exclusivement des chinoises parce que je savait que derrière ça allait dérouler en termes de capacité de travail et de prise d’initiative.

Qui a d’ailleurs une fin assez ouverte. Songez-vous à écrire une suite? Clem et les autres, on ne sait pas vraiment ce qui se passe après l’événement, on peut avoir des hypothèses mais…

On sait ce que devient l’événement, mais je n’avais pas forcement envie d’en dire d’avantage. L’histoire est très condensée autour de ces deux semaines avant la présentation de la marque. Avec Clem je voulais que les gens se mettent à sa place et se posent eux-mêmes la question “qu’est-ce que je ferai à ce moment là?” Mais moi je ne peux pas projeter la réponse. Je préfère terminer sur une question plutôt que d’écrire et dire ce qu’il y a à dire.

Ensuite je pense que c’est un chapitre sur une Chine à un moment donné. Un deuxième livre avec plaisir mais sur une toute autre histoire et un autre pays.

Est-ce que vous avez des projets littéraires en ce moment?

On va voir ce que donne Shanghai Fan. Mais oui, ça me trotte dans la tête d’écrire un deuxième livre car j’ai beaucoup aimé écrire celui-là. J’ai une idée, je l’ai testé auprès de deux ou trois amis, qui ne sont pas forcément les personnes les plus objectives, mais je pense qu’il y a de la matière pour écrire quelque chose. Après c’est une question de temps.

On verra donc s’il y a un deuxième livre alors. Sinon, y a-t-il quelque chose que vous voudriez ajouter?

Vous devriez vraiment aller visiter la Chine car j’ai dressé le portrait obscur mais c’est un très beau pays ! Et merci beaucoup, j’ai pris plaisir à l’interview.

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