La médiatisation couvre de honte le gouvernement mexicain et la honte peut les forcer à changer les choses

par Bernard

Des manifestants ont incendié, le 13 octobre, le siège du gouvernement à Chilpancingo, la capitale de l’Etat, pour exiger que justice soit faite après le massacre de 43 étudiants d’Ayotzinapa.

En écho à cette terrible actualité et pensant que Jennifer Clément a raison « La médiatisation couvre de honte le gouvernement mexicain », Feedbooks vous propose de lire attentivement ce billet qui reprend des extraits de romans et interviews disponibles sur le site.

 

Extrait de Prières pour celles qui furent volées

Un jour, aux informations, nous avons entendu que trente-cinq fermiers s’étaient fait enlever. Ils cueillaient le maïs dans les champs lorsque des hommes étaient arrivés avec trois grands camions. Ils les avaient tous pris. Les kidnappeurs avaient pointé leurs fusils sur les fermiers et leur avaient dit de monter dans les camions. Les paysans s’étaient retrouvés debout les uns contre les autres, pressés comme du bétail. Puis ils étaient revenus chez eux au bout de deux ou trois semaines. On les avait prévenus que s’ils parlaient de ce qui s’était passé, on les tuerait. Tout le monde savait qu’ils avaient été enlevés pour travailler comme journaliers et faire la récolte de marijuana.

Si on gardait le silence à propos de quelque chose, alors c’était comme si ça n’était jamais arrivé. Mais quelqu’un en parlerait un jour dans une chanson, ça c’était sûr. Tout ce qu’on n’était pas censé savoir, dont on n’était pas censé parler, se retrouvait dans une chanson, un jour ou l’autre.

— L’idiot qui va écrire une chanson sur ces fermiers kidnappés va se faire descendre, a dit ma mère.

 

 
Jennifer Clément (extraits de l’interview en ligne sur le catalogue)

La médiatisation couvre de honte le gouvernement mexicain et la honte peut les forcer à changer les choses.

Dans le roman, la plupart des faits percutants sont réels. La description au début du roman de l’enlaidissement des filles qui se cachent dans des trous vient directement de quelqu’un que j’ai rencontré à Mexico. Elle m’a raconté le kidnapping des filles sur sa terre, dans l’état de Guerrero, et m’a expliqué comment elles creusaient des trous dans les champs de maïs pour cacher leurs filles lorsque les trafiquants venaient pour les enlever. C’est comme ça que le roman est né. Je n’arrivais pas à dormir cette nuit-là, je ne pensais qu’à ça. La voix de Ladydi est venue à moi et m’a serrée fort. Elle est fougueuse et fragile, pas du tout sentimentale ou du genre à critiquer.

 


 

Extrait du Sang du désert

La corde se tendit, lui mordit un peu plus la gorge. Elle sentait le sable et la roche lui taillader le ventre, les buissons d’épineux déchirer la blessure qui barrait sa poitrine. Son visage tuméfié irradiait la douleur, mais sous la taille, plus rien. Malgré ce qu’ils lui avaient injecté, ses bras bougeaient encore. Elle parvint à glisser un doigt sous le nœud coulant. Les agrafes de son soutien-gorge, qu’ils lui avaient enfoncé dans la bouche, lui entaillaient la langue. Hébétée de souffrance, elle se remit à pleurer. Subitement, la raideur gagna sa colonne vertébrale et ses bras. Sa mâchoire, son ventre… tout semblait mort.Ils avaient arrêté la voiture, éteint les phares et l’avaient traînée dans le noir, vers l’arrière, la tête dans les gaz du pot d’échappement. Sur sa langue, un goût de métal. Juste la force de cligner des yeux. Les étoiles… comme les lumières de la ville.

 

 
Alicia Gaspar de Alba (extraits de l’interview en ligne sur le catalogue)

Je ne dis pas que l’ALENA, en soi, est la cause de ces meurtres, mais cela a créé les conditions sociales et culturelles qui ont fait que ces crimes se sont multiplié sans discontinuer et n’ont pas été résolus. Il existe au moins deux écoles de pensée sur cette question. La première pense que les gynécides peuvent être liés directement au trafic de drogues et autres formes de crime organisé. La seconde, avec laquelle je suis plus en accord, pense que, puisqu’au moins un tiers des victimes travaillaient dans des maquiladoras, et puisque la grande majorité des victimes ont beaucoup de caractères en commun avec ces dernières (une grande pauvreté, des femmes de couleur vivant dans des bidonvilles et autres quartiers pauvres de Juarez), on ne peut pas faire semblant de ne pas voir que l’industrie des maquiladoras (que l’ALENA était censé relancer) est d’une façon ou d’une autre impliquée dans ces meurtres, dans l’étouffement de ces affaires, qui protègent les criminels, et enfin, l’inefficacité grotesque des enquêtes officielles. Je suis convaincue que les gynécides de Juarez ne sont pas seulement un problème mexicain, mais un problème frontalier, qui implique les deux gouvernements dans la suppression systématique des corps fertiles et reproducteurs trouvés à la frontière, ces mêmes corps que l’on attire dans des emplois abusifs et exploités et dont le système reproductif est surveillé nuit et jour par des chiens de garde.