Il est difficile de savoir où va le roman français par le temps qui court

par Bernard

Ci-dessous une chronique forcément négative de Madame Bovary de Gustave Flaubert. Je me suis amusé à dépouiller la revue du centre Flaubert dédiée à l’oeuvre. Ce méli-mélo de « critiques littéraires » publiées à la sortie du roman en 1857 n’est pas trafiqué. A la fin de la chronique, nous vous donnons les références bibliographiques pour vérifier et tenter de trouver par vous même qui a écrit quoi.

Ai-je raté mon bac à cause de Flaubert ? Non, j’avais juste envie de montrer que la critique passe souvent à côté et qu’il se répète les mêmes inepties depuis un « certain temps ».

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Il est difficile de savoir où va le roman français par le temps qui court. Ce qui est certain, c’est qu’il ne va guère. On lit toujours des romans et on en fait encore. C’est par cent mille, dit-on, que les libraires livrent à un public qui, évidemment, se soucie très peu de littérature, les écrits de MM. Victor Hugo, George Sand et Balzac. Certes, je ne conteste ni l’esprit ni le talent de MM. Flaubert, Dumas fils et Taine. Il me semble seulement que leur art est de second ordre, et que si les jeunes générations ne devaient pas avoir d’autres chefs de file, elles ne seraient guères favorisées du ciel. Nous méritons mieux aujourd’hui qu’une telle littérature, et nous l’aurons.

Le livre de M. Gustave Flaubert a eu un succès éclatant et rapide, et ce succès n’est pas épuisé. Rien n’a manqué à sa fortune : ni la pointe de scandale, qui est le sel d’un livre en France, ni l’intérêt dramatique d’un procès. Inconnu et sans précédents littéraires, l’auteur s’est trouvé tout à coup célèbre. Des difficultés se sont certes élevées, dit-on, à la Revue de Paris pour la publication de Madame Bovary, roman de mœurs… légères. La revue exige, dit-on, des corrections à la dernière partie de l’œuvre : l’auteur s’y refuse : on a dû aller aujourd’hui en référé.

Nous n’analyserons donc pas Madame Bovary : les magistrats lui ont délivré un certificat de moralité suffisante ; c’est assez pour arrêter, sous notre plume, les récriminations amères ; c’est trop peu pour nous donner le courage de suivre, sur le vif et sur le nu, cette anatomie du vice, qui n’enseigne pas même à guérir la gangrène en nous la montrant.

Gustave Flaubert ne manque pas de talent, mais il paraît manquer de savoir et d’amis sincères et éclairés qui puissent l’avertir. L’auteur a un certain don d’observation vigoureuse et âcre ; mais il saisit les objets pour ainsi dire par l’extérieur sans pénétrer jusqu’aux profondeurs de la vie morale. Il croit tracer des caractères, il fait des caricatures ; il croit décrire des scènes vraies et passionnées, ces scènes ne sont qu’étranges ou sensuelles. Ce qui manque à M. Flaubert, c’est la science des contrastes, et par conséquent de la composition. Tous ses personnages ont le même ton, le même habit et la même physionomie morale. Parmi les sept ou huit individus qui se démènent dans le cadre de son histoire, comment n’a-t-il pas songé à en créer un seul qui fût vraiment sympathique ? Mme Bovary, nous la connaissons ; Bovary le père est un sacripan ; le pharmacien Homais, une caricature très-réussie ; M. Rodolphe, un viveur vulgaire ; M. Léon, un amoureux de l’ancien Gymnase ; quant à Charles Bovary, ce mari tranquille, amoureux de sa femme et qui la croit aussi pure que le lis de son jardin, il m’intéresserait et ses malheurs immérités m’arracheraient des larmes, si l’auteur, par une inexplicable maladresse, n’avait pris plaisir à en faire, dès le début, une de ces vulgaires effigies dont les traits ne peuvent se fixer dans aucune mémoire.

C’est une suite d’impressions, de visions, de tableaux d’après nature, qui ont tous leur saveur et leur accent, mais qui sentent néanmoins le remplissage. L’unité du récit n’en est pas altérée ; mais ils distraient l’attention par leur exactitude même. Il n’y a ni émotion, ni sentiment, ni vie dans ce roman, mais une grande force d’arithméticien qui a supputé et rassemblé tout ce qu’il peut y avoir de gestes, de pas ou d’accidents de terrain, dans des personnages, des événements et des pays donnés. Ce livre est une application littéraire du calcul des probabilités.

L’école Champfleury, dont on voit bien que fait partie M. Flaubert, juge que le style est trop vert pour elle ; elle en fait fi, elle le méprise, elle n’a pas assez de sarcasmes pour les auteurs qui écrivent. Écrire ! à quoi bon ? Qu’on me comprenne, ça me suffit ! Ça ne suffit pas à tout le monde. Si Balzac écrivait mal quelquefois, il avait toujours un style. Voilà ce que les champfleuristes n’osent pas reconnaître.

Ce qu’on appelle le réalisme est sorti du culte exagéré et presque du fétichisme d’une partie de la jeunesse littéraire pour Balzac et Stendhal. Et qu’est-ce que le réalisme ? c’est la nature sans la lumière.

 

Ce billet a été écrit d’après le dépouillement des articles suivants :
DURANTY Réalisme, 15 mars 1857
Alfred DARCEL Journal de Rouen, 21 avril 1857
Charles de MAZADE Revue des Deux Mondes, 1er mai 1857
DUMESNIL La Chronique artistique et littéraire, dimanche 3 mai 1857
Anatole CLAVEAU Courrier franco-italien, 7 mai 1857
Edmond TEXIER L’Illustration, 9 mai 1857
Paulin LIMAYRAC Le Constitutionnel, 10 mai 1857
DESCHAMPS Librairie et Beaux Arts, 15 mai 1857
Cuvillier-Fleury Journal des Débats, 26 mai 1857
Paulin Limayrac Le Constitutionnel, 7 juin 1857
Armand de Pontmartin Le Correspondant, 25 juin 1857
Léon AUBINEAU L’Univers, 26 juin 1857
Jules BARBEY D’AUREVILLY Le Pays, 6 octobre 1857

 

Madame Bovary

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