Ératosthène de Thierry Crouzet

par admin

Les éditions L’âge d’homme publient le 28 août 2014 un nouveau roman de Thierry Crouzet intitulé Ératosthène. En avant première, Feedbooks publie des extraits du roman et de l’interview en ligne sur le site de la librairie le jour de la sortie du roman.

 

Présentation de l’éditeur

Au IIIe siècle av. J-C, Ératosthène a inventé la géographie et mesuré la terre. Directeur de la bibliothèque d’Alexandrie, poète, mathématicien et surtout philosophe de la liberté, il est tombé dans l’oubli pendant deux mille ans. Nous le redécouvrons plus vivant que jamais dans un roman historique qui nous plonge dans l’Égypte et la Grèce antiques.

Ératosthène a cherché le bonheur dans un temps de grands bouleversements, siège d’inventions révolutionnaires et d’une barbarie sans nom. Toute ressemblance avec notre époque n’est pas involontaire. Cet homme de l’Antiquité nous initie à notre modernité.

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Extrait de Ératosthène 

Ératosthène ne sait pas se faire aimer. On le déteste tout de suite. Son intelligence est trop impitoyable. Il tente de s’échapper. On le retient. Il se sent maladroit. Il n’a rien fait pour séduire. Pour toucher les cœurs. Tout est pourtant lié. La guerre contre les Macédoniens est aussi absurde que le raisonnement d’Aristote. Quand les philosophes pensent de travers, les magistrats les imitent et le chaos s’installe.

On le presse de poursuivre. Il démontre que la Terre est ronde. Quand il accompagnait son père au port d’Apollonia, il s’allongeait sur les dalles rocheuses à fleur de mer et il observait les bateaux chargés de céréales et de fenouil s’éloigner vers Athènes. Leur coque disparaissait, puis leurs voiles, enfin leur hunier. « Si la Terre était plate, les bateaux diminueraient de taille jusqu’à s’effacer à l’horizon. Il suffit de descendre au bord de la mer pour constater qu’il se produit un tout autre phénomène. En piquant un clou sur une balle, en la faisant tourner sur elle-même, on montre aisément pourquoi les bateaux plongent dans la mer lorsqu’ils appareillent. Une seule explication : la Terre est ronde. Une théorie peut dans ces conditions s’établir en tant que fait incontestable. »

On lui tape sur les épaules d’un air moqueur, on lui propose de reprendre la parole un autre jour. Il s’en veut. Il aurait dû attendre la fin de la guerre. Il a manqué de patience. Non sans raison. Quand les sages vivent avec des idées viciées, tous les hommes marchent à leur perte. Les maux n’ont pas d’autre source. Il faut soigner jusqu’au tréfonds la psyché hellène, en arracher une à une les dents pourries. C’est son stratagème, son plan. Démontrer la nécessité d’examiner tous les présupposés. Puis rebâtir sur du solide.

Il quitte l’Agora rempli de colère. Un attroupement joyeux l’arrête au milieu de la rue d’Éleusis. Il se glisse entre les rangs, non par curiosité, mais pour tracer son chemin. Il se donne l’air décidé de qui n’a aucun but. Il tombe nez à nez avec un homme nu, agenouillé, tremblant de tous ses muscles. Les badauds crient à ce sauvage de manger de la mercuriale pour vaincre la constipation. Un charretier lui lance une galette. Le barbare la saisit avant de détaler. Ératosthène le suit pour lui offrir l’aumône, aussi parce qu’il se sent proche de ce malheureux. On lui explique que Bion est le frère d’un riche marchand. « Il vient d’abandonner sa fortune pour vivre comme un chien, raconte un curieux. C’est un cynique. Il a renoncé à la vie en société. »

Ératosthène se bouche les oreilles. Il ne veut pas se laisser séduire par ce discours. Moquer. Critiquer. Péter en public. Empester les poseurs. C’est à la fois tentant et trop facile. Et puis il ne vivrait jamais nu. Il ne supporterait pas de se nourrir de rebuts, de se gratter le corps bientôt couvert d’ulcères provoqués par la saleté. Il n’a pas la force ni l’envie de fuir la société. Si on lui donnait à choisir entre une pomme et un rouleau inédit, il hésiterait. Les deux lui sont également nécessaires. Il aime la poésie et la philosophie autant que le ragoût de mouton.

 

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Quelle part de Thierry Crouzet as-tu mis dans Ératosthène en particulier dans la lutte contre les dogmatismes ?

On sait qu’Ératosthène s’est opposé à tous les philosophes de son temps, on a le souvenir de disputes, de pamphlets, de moqueries à son égard. Tout ce bruit a survécu à ses œuvres, c’est assez étonnant. Il fallait bien qu’il ait une position particulière, loin de toutes les écoles. Il a d’ailleurs été critiqué pour son éclectisme, sa versatilité, sa façon de toucher à tout… et souvent avec génie, quand on regarde selon notre perspective.

J’ai découvert sa posture de généraliste, et en la découvrant j’ai compris que c’était la seule manière de vivre heureux quand tout se transforme, c’est-à-dire aujourd’hui même. C’est dans les moments où j’ai mis de côté Ératosthène que j’ai écrit *Le peuple des connecteurs* et tous mes autres livres. C’était une façon pour moi de traduire en langage contemporain ce qu’Ératosthène m’avait appris. Je lui dois ce que je suis devenu, en grande partie. Je ne me serais jamais déclaré expert de rien avant d’avoir passé du temps avec lui.

 

Timeline du roman

Quelle est la part de vérités historiques dans ce roman ?

J’ai pris en compte tous les faits avérés, concernant Ératosthène, concernant l’époque. Tous les personnages ont existé, de même les complots, les batailles, les meurtres. C’était une époque assez terrible.

Après, certains faits étaient inexplicables sans quelques hypothèses d’ordre intime. Pourquoi Ératosthène devient à 40 ans directeur de la bibliothèque d’Alexandrie ? Pourquoi conserve-t-il sa charge sans jamais être inquiété alors que ça valse en Alexandrie autour de lui ? Quand les historiens n’ont que des questions, j’ai proposé des solutions.
Jusqu’à aujourd’hui, Ératosthène a été étudié par des spécialistes, de telle ou telle de ses œuvres. Personne, excepté peut-être Fraser au début des années 1970, n’a tenté de rétablir la continuité d’une vie. Cette approche fait surgir des impossibilités, et sans doute aussi des évidences, même si aucune trace historique ne les corrobore.