Ce que murmurent les Collines de Mukasonga Scholastique

par admin

Extrait

L’histoire de Matins d’Afrique ne disait pas ce qu’il racontait mais sa parole pour ceux qui l’écoutaient était délices et ravissement. Titicarabi les avait capturés dans le filet d’or de ses paroles et ils avaient oublié de garder les chèvres qui dévoraient les champs de mil, de nourrir les petits enfants qui n’avaient plus que des larmes au pied des grands mortiers remplis de poussière. L’enchantement du discours sans fin de Titicarabi avait aboli la sagesse des anciens, effacé la mémoire des griots. Un nuage de songes recouvrait le village. Mais un beau jour, Titicarabi s’interrompit et dit aux villageois : « Moi, Titicarabi, je vous quitte, j’ai d’autres villages qui attendent mes paroles mais, vous, ne les oubliez pas. »Titicarabi retraversa majestueusement le village. Il prit la piste qui conduit au fleuve. Les jeunes gens qui l’ont suivi jusqu’à la limite des champs ont dit qu’à l’orée de la brousse ils n’ont plus aperçu qu’un chien maigre et galeux qui prit la fuite en boitillant. Ce soir-là, le mirage des belles paroles s’était dissipé et les villageois contemplèrent l’étendue du désastre : les cases qui tombaient en ruine, les greniers éventrés et pillés par les singes, les chèvres redevenues sauvages ou dévorée par les hyènes et les enfants aux yeux immenses et ternes réduits à l’état de squelettes. Le village n’était plus qu’un hameau de misérables masures menacé par la sécheresse et le vent de sable. Ils maudirent Titicarabi. Mais, dans leurs rêves, ils entendaient encore les paroles merveilleuses et certains, dans le secret de leur cœur, attendaient son retour.

collines

Quatrième de couverture

« »La Maritza, c’est ma rivière… » a chanté Sylvie Vartan. Moi qui n’oserai pas chanter, je me contenterai de murmurer : « La Rukarara, c’est ma rivière… » Oui, je suis bien née au bord de la Rukarara, mais je n’en ai aucun souvenir, les souvenirs que j’en ai sont ceux de ma mère et de son inconsolable nostalgie.»

Ainsi commence cette suite de nouvelles rwandaises, belles et poignantes, où coulent les tourments et les espoirs de tout un peuple. Se souvenir de tout, et de la mère avant tout, qui, dans sa nostalgie d’exilée, pare la rivière Rukarara de toutes les merveilles de la légende. Et se souvenir des histoires que murmurent les collines : pourquoi Viviane, même nue, porte-t-elle autour de la taille une cordelette où s’accroche un minuscule morceau de bois?… Et puis, entre la Bible et les aventures de Titicarabi, y a-t-il d’autres livres? La narratrice ne le croit pas… Et le règne d’un roi peut-il nous être conté par une vache?… Et si l’on chasse de la colline celle sur qui s’accumulent les malheurs, chassera-t-on grâce à ce bouc émissaire le Malheur inhérent à la condition humaine?… Mais Cyprien le Pygmée, rejeté de presque tous, aura, lui, un fier destin.

Ces histoires s’enchâssent avec maestria comme les tesselles d’une mosaïque. Les mots de Scholastique Mukasonga coulent, cristallins, de mémoire en mémoire, jusqu’à nous montrer, même quand passe le malheur, toute la beauté de la vie.

Le recueil intègre 6 nouvelles :

  • La rivière Rukarara
  • Le bois de la croix
  • Titicarabi
  • La vache du roi Musinga
  • Le Malheur
  • Un Pygmée à l’école

Vous pouvez télécharger le recueil en cliquant sur ce lien.

Extrait d’une interview en ligne sur la librairie Feedbooks

J’ai souvent dit que c’était le génocide des Tutsi au Rwanda qui avait fait de moi une écrivaine. Mais ce devoir de mémoire remonte à plus loin. Lorsque, en 1973, chassée de l’école d’assistante sociale de Butare, j’ai dû comme beaucoup d’étudiants et de fonctionnaires tutsi me réfugier au Burundi, je crois que mes parents m’avaient chargée de conserver la mémoire de ceux qui restaient au Rwanda et pressentaient, les persécutions quotidiennes en étaient les prémices, l’extermination finale. Mes deux premiers livres ont, je l’espère, répondu à ce devoir de mémoire. Ce sont les tombeaux de papier pour ceux dont on ne découvrira jamais les corps.

Chaque soir, à la lueur des flammes du foyer, j’écoutais les contes de ma mère. Hélas, je crains et je regrette de m’être souvent endormie.
Mais je veux croire que mon talent d’écrivaine, si talent il y a, me vient de Stéfania ma mère. C’est pour cela sans doute que mes livres ne sombrent pas dans l’horreur et ménagent au lecteur des pages d’humour et de description des moments heureux de mon enfance. Même au profond de l’enfer, l’enfance ménage des répits de bonheur.

MUKASONGA Schola photo C. Hélie Gallimard COUL 3 04.06Ce-que-murmurent-les-collines-couvertureNotre Dame du Nil

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