Etes-vous plutôt polar et religion ou polar et ankou ?

par admin

Et si le mystère profane n’avait pas remplacé le mystère divin ? Le néo-polar est loin mais le genre continue à se renouveler avec deux romans remarquables parus en ce début d’année aux éditions Viviane Hamy et Liana Levi.

arton1708-1691bTerminus Belz

L’idée de départ

Alexis Ragougneau : Je pense que l’idée de départ est venue à la lecture d’un essai assez ancien sur le roman policier, écrit par Kracauer. L’auteur y développait une idée passionnante : le mystère profane a remplacé le mystère divin, et le détective doit parfois se substituer au prêtre, car le criminel qu’il recherche est avant tout un pécheur en quête de rédemption. Le détective est donc à la police ce que le prêtre est à l’Eglise… J’ai eu envie de prendre cette idée, pour ainsi dire, au pied de la lettre, en inventant un personnage de prêtre-enquêteur. C’est ainsi qu’est né le père Kern…

Emmanuel Grand : Tout est parti d’une petite légende tirée de l’ouvrage d’Anatole Le Braz, La légende de la mort. Trois fois rien. Quatre lignes qui ont fait tilt. J’ai tout de suite compris qu’il y avait là matière à roman. Je me suis dit : que se passerait-il si des personnages contemporains, réels, banals croyaient à cette histoire ? L’imaginaire, ce qui dépasse le réel et peuple nos fantasmes et nos craintes est une matière passionnante pour le roman car tout est pour ainsi dire permis à l’auteur.

 

Le choix du lieu

Alexis Ragougneau : Il y a quelques années, j’ai travaillé à Notre-Dame. Une expérience de quelques mois seulement, mais qui m’a fait découvrir un univers fascinant, un monde en soi : une gigantesque église traversée quotidiennement par des dizaines de milliers de visiteurs venus du monde entier… Inconsciemment, j’ai dû ouvrir grand mes yeux et mes oreilles. J’ai dû stocker beaucoup d’images et de sensations. Autant de couleurs que j’ai ensuite placées sur ma palette d’écrivain pour peindre des personnages de fiction. Mais comme je vous le disais, l’idée d’écrire un polar se déroulant à Notre-Dame est venue plus tard, à la lecture de cet essai sur le roman policier.

Emmanuel Grand :  Il est vrai que le roman est inspiré de l’île de Groix qui se trouve au large de Lorient. Je n’y suis allé qu’une fois il y a quelques années, mais cette île m’a impressionné. Elle est sauvage, assez peu peuplée, peu touristique. J’ai tout de suite eu envie de situer mon histoire dans ce lieu, ou un lieu qui s’inspirerait de lui. J’ai nommé l’île Belz, qui est à la fois en effet un petit village du Morbihan, mais aussi une ville d’Ukraine, car cela me donnait la liberté de jouer comme je le voulais avec la géographie des lieux, de placer les routes, les dunes et les plages comme je l’entendais. En réalité, l’île de Belz est aussi inspirée d’autres endroits, l’île d’Yeu et Saint-Gilles-Croix-de-Vie, pour ne pas les nommer.

La madone de Notre-dame Terminus Belz

 

 

Le genre

Alexis Ragougneau : A mes yeux, un roman policier est avant tout un roman. Je vous avoue que les classifications en catégories et sous-catégories ne m’intéressent pas beaucoup. J’aime beaucoup les univers de Daeninckx, Jonquet et Fred Vargas. Et puis je suis un grand admirateur de Simenon. D’ailleurs, on pourrait dire que tous les criminels dans les romans de Simenon sont des pécheurs en quête de rédemption, et que Maigret est avant tout leur confesseur… Quant au fait d’associer un prêtre et un criminel dans l’enquête… Le père Kern préfère les chemins de traverse… C’est précisément cette association contre-nature qui lui fait voir les choses sous un angle différent et lui permet de progresser dans sa quête de l’assassin.

Emmanuel Grand : Le lecteur doit être déstabilisé bien avant l’évocation de Belz. Dès les trois premières pages en l’occurrence. Ces trois premières pages sont en effet construites comme un coup de poing, quelque chose qui dit au lecteur : “Bon. Maintenant, on arrête de rigoler. J’ai vraiment une histoire pas croyable à vous raconter…”

 

Polar social ?

Alexis Ragougneau : Le père Kern, l’une des principales figures de La madone de Notre-Dame, porte cette idée que la vraie frontière qui sépare les humains en clans antagonistes n’a rien à voir avec l’appartenance religieuse, la couleur de peau ou le milieu social. Selon Kern, la véritable ligne de démarcation est entre ceux qui cherchent l’affrontement et ceux qui cherchent la paix. La tentation du repli sur soi face à la main tendue. L’intransigeance face à la volonté de dialogue. Dès lors, les cartes du jeu sont en quelque sorte rebattues et les lignes de front se mettent à bouger. Les clichés s’effacent et les perspectives changent. Kern est un personnage profondément anticonformiste.

Emmanuel Grand : J’ai vécu 18 ans en Vendée, j’ai passé mes vacances au bord de la mer et l’Atlantique est un lieu que j’aime et qui m’inspire. Mais pour être tout à fait franc, je n’ai jamais mis les pieds sur un bateau de pêche et n’ai aucun marin pêcheur dans ma famille, mes amis ou mes connaissances. Pour ce qui est de l’Ukraine, je n’y suis jamais allé. Et la mafia, je ne l’ai jamais croisée. Je pense que retranscrire une atmosphère avec vraisemblance et précision ne relève pas de la connaissance du sujet, mais d’une disposition particulière à s’immerger dans un contexte. Une disposition à écouter, à s’imprégner et à restituer les choses, un mot après l’autre. On touche ici selon moi au véritable travail de l’écrivain qui est fait à la fois de sens de l’observation, d’empathie pour les personnages et d’imagination. Se documenter sur tel ou tel lieux, événement, métier, personnage n’est ensuite qu’une question de travail. Ce qu’il faut, c’est du moins ainsi que j’ai procédé, c’est avoir la passion du détail et aimer beaucoup travailler…

 

En résumé

Alexis Ragougneau : J’aime assez l’idée de morale dans une histoire, parce que cela implique que le roman est aussi une fable, avec des personnages qui doivent non seulement exister en tant qu’individus mais aussi en tant que symboles.

Emmanuel Grand : Je joue sur deux tableaux dans ce roman, l’histoire et le style, l’imaginaire et le réel. C’est pourquoi il est très réaliste sur certains aspects et navigue aussi dans les eaux troubles du fantasme collectif de l’Ankou.

 

Alexis RagougneauEmmanuel Grand