Harry Crews, un maître du grotesque

par admin

Harry Crews chante la chanson mythique « John Henry’s Blues »
extrait de The Art of Harry Crews, d’Eric Boyer et Maxime Lachaud, productions CKF, DVD The Hawk is dying de Julian Goldberger (Antidote Films)).

 

Extrait d’une interview de Maxime Lachaud publiée sur Bibliosurf en décembre 2007 à l’occasion de la sortie de Harry Crews, un maître du grotesque chez K-INITE ISBN 9782915551068 29.00 €

me and harry

Que diriez-vous à un lecteur pour le convaincre de lire cette prose consacrée à des « pauvres blancs » du sud des Etats-Unis, « brutaux, illuminés, alcooliques, primitifs, criminels, pervers, estropiés , illettrés… » ?

Maxime Lachaud : Je pense tout simplement que Harry Crews est un des joyaux les plus sous-estimés de la littérature contemporaine. Sa vie même en fait quelqu’un d’exemplaire, issu d’un milieu extrêmement pauvre, il s’est battu pour devenir un écrivain et il a justement donné une voix à tous ces laissés-pour-compte du système américain. Son rapport viscéral à l’écriture, son humour digne des plus grands, son imagination fertile en font un auteur essentiel et son oeuvre une des plus étranges de l’histoire de la littérature.

Pourquoi Harry Crews s’intéresse-t-il tant aux freaks ?

Cela remonte, je pense, à sa plus jeune enfance, telle qu’il la relate dans Des Mules et des Hommes : une enfance, un lieu. Il a subi plusieurs épreuves physiques, tout d’abord la polio, puis il est également tombé dans un chaudron d’eau bouillante qui a vu sa peau s’effriter. Durant ces années où il était cloué au lit, il dit avoir ressenti le fait d’être regardé comme un phénoméne de foire. Par la suite, il travaillera lui-même pour une Foire aux monstres itinérante en tant que Monsieur Loyal. Il partageait la caravane avec une femme à barbe et un homme au visage difforme. Ce couple, pour lui, était bien plus normal que les soi-disant « normaux » qui venaient se rincer l’oeil en les regardant. Et c’est vrai que depuis son premier roman les difformités de tout ordre hantent son oeuvre, mais ce ne sont pas les êtres physiquement démunis qui sont forcément les plus grotesques. Cette mise en question de la notion de normalité lui vient aussi d’une influence qu’il cite régulièrement, la photographe Diane Arbus, connue pour ses portraits de nains, de géants, de siamoises ou de personnes en fauteuil roulant.

D’où lui vient cette vision excrémentielle, cette « horreur de l’homme face à sa réalité animale » ?

Si l’imaginaire scatologique est très présent dans les romans de Harry Crews, que ce soit dans le langage, l’imagerie ou les actions des personnages, il n’est jamais gratuit. Ses personnages sont réduits à des besoins élémentaires (boire, manger, copuler, déféquer, crier) et sont souvent dans des situations de plein échec, bien représentées par ce proverbe qui revient dans quasiment chacun de ses romans et que Pascal Dessaint avait utilisé en épigraphe à un de ses récits : « fais un voeu dans une main et chie dans l’autre, regarde laquelle se remplit le plus vite ». En parallèle à cela, les personnages de Crews font preuve d’une telle énergie et d’un tel enthousiasme, même quand leur vie est des plus catastrophique, qu’ils en deviennent presque des personnages de cartoon, qui portent en eux toute la tragédie du monde. C’est là aussi le génie de Crews ; c’est que plus un passage est drôle, plus il est sous-tendu par une réalité absolument désespérante. Herman Mack, le héros de Car, est sûrement très représentatif de ça. Il veut devenir quelqu’un, donner un sens à sa vie et pour cela il décide de manger une voiture morceau par morceau, avalant un bout le soir et le déféquant au matin, en un rituel désopilant et tragique.

Harry Crews est-il un affreux macho ?

Harry Crews a grandi durant la Grande Dépression des années 30, dans un univers physiquement très difficile, et il y avait bel et bien une différence sur ce plan là entre les hommes et les femmes. Certaines activités étaient pratiquées par les hommes et d’autres par les femmes, mais la vie était dure pour tous, et chacun travaillait au-delà de ses possibilités. Dans ce cadre-là, le terme de « machisme » semble un peu hors de propos. En revanche, il est vrai que son imaginaire est porté par une culture de la masculinité et de la force physique. Il a écrit énormément sur les sports violents, combats de coq, boxe, karaté, mais aussi sur le cyclisme, le culturisme. Ses personnages masculins peuvent être en revanche de vrais machos, maltraitant leur femme, narrant leurs prouesses sexuelles et jouant du poing quand il le faut. En revanche, Crews n’a-t-il pas mis un personnage féminin au centre de Body, sa superbe tragi-comédie sur le body-building ? Et les femmes ne sont-elles pas celles qui ont le vrai pouvoir dans ses livres ?

Aux Etats-Unis, Harry Crews est-il considéré ? Quels sont les jeunes auteurs qui se revendiquent aujourd’hui de son influence ?

Harry Crews est plus connu de nom aux Etats-Unis qu’il n’est actuellement lu. Il a la réputation d’être un peu fou, alcoolique, drogué et même plutôt dangereux. Cela commence à changer peu à peu mais il est difficile de faire taire une réputation qui date. En même temps, il vit des options faites sur ses romans par Hollywood. Mis à part l’adaptation qui a été faite par Julian Goldberger du Faucon va mourir, Sean Penn travaille actuellement sur Le Roi du KO et la Warner prépare un film sur l’enfance de Crews avec la voix de Kris Kristofferson. On peut imaginer que, comme c’est souvent le cas, l’oeuvre de Crews sera appréciée à titre posthume.

En revanche, Crews bénéficie véritablement d’un statut culte. De nombreux auteurs, acteurs, musiciens ou metteurs en scène sont de véritables fans de son oeuvre. Parmi ceux-ci : Madonna, Harry Dean Stanton, Stephen King, James Crumley, Harmony Korine, Lydia Lunch, Sean Penn, Sonic Youth, etc. D’autres auteurs ont été marqués par la voie qu’a ouverte Crews, que ce soit le défunt Larry Brown, Barry Hannah, Lewis Nordan ou Dorothy Allison par exemple.

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