Les différentes mémoires et l’oubli

par Bernard

AbsolutionL'Oubli et ses vertus

 

Absolution est le roman de la rentrée qui m’a le plus impressionné tant sur la forme que sur le fond. Écrire un roman sur les différentes mémoires dans un contexte historique comme l’après apartheid en Afrique du sud est une prouesse. C’est une bénédiction ! selon Patrick Flanery pour un romancier travaillant dans la tradition moderniste tardive ou post-moderniste, où l’ambiguïté est souvent privilégiée au détriment de l’aboutissement narratif.  Quelle meilleure façon de traiter et d’exploiter l’ambiguïté narrative qu’en donnant vie aux échecs, aux manipulations, et aux « vérités » extrêmement personnelles de la mémoire ?

Absolution n’est pas un roman facile d’approche car il commence sur les sables mouvants de la mémoire de plusieurs protagonistes dont celle du biographe et de son sujet, l’écrivaine. Il se mérite. Et j’étais sans doute d’autant plus disposé à persévérer dans la lecture que je me pose depuis toujours des questions sur la mémoire. Qui garde quoi et pourquoi ? Et était-ce juste un question de capacité plus ou moins innée ? Quelles sont les dynamiques en œuvre dans un contexte historique ? Patrick Flanery éclaire parfaitement le propos dans l’interview qu’il nous a accordée.

Pendant l’écriture d’Absolution, je menais également des recherches sur la Commission de Vérité et de Réconciliation. Alors que je lisais des morceaux des vastes archives de témoignages enregistrés pendant les auditions, j’ai commencé à être frappé par la façon dont les multiples versions du même événement étaient présentées par les témoins et les personnes impliquées dans les atrocités de l’apartheid. La commission a cherché à autoriser plusieurs sortes de vérités : la vérité narrative (les souvenirs de ceux qui étaient affectés), la vérité médico-légale (on pourrait également parler de vérité scientifique), la vérité discursive (que j’ai compris comme étant la vérité générée par la dynamique dialogique des deux premières formes de vérité), la vérité de réparation (ou le point final du processus : la réconciliation et la réparation envers ceux pour qui les auditions de la Commission s’étaient tenues) …

L’idée de ce billet m’est venue alors que j’indexais les nouveautés du catalogue. J’ai été interpellé par le titre L’Oubli et ses vertus. J’ai commencé à immédiatement à le feuilleter et eurêka ! j’ai compris que l’oubli n’est pas le témoin d’une force négative.

La tentation est forte de considérer que l’oubli serait, dès lors, dans cet effort vital de survie au travers des générations et des siècles, le témoin d’une force négative. La vitalité, les pulsions de vie ne seraient-elles que les témoins d’une lutte permanente et renouvelée pour la survie, contre la négativité ? Sans doute pas seulement, j’espère autre chose, bien que pour certains, dépressifs, avec toutes les réserves que l’on peut mettre à l’usage abusif et quotidien qui est fait de cet adjectif, la négativité ait bien du charme. Mais si l’oubli est le signe, le symbole, le symptôme de la négativité, c’est cette négativité que nous souhaiterions interroger. 

Dans l’introduction à cet essai, le psychiatre et psychanalyste Simon-Daniel Kipman revient sur un élèvement tragique de son enfance.

Peut-être me faut-il aussi dire que des oublis massifs et anciens ont compté pour moi. Je ne me suis cependant rendu compte de ce lien anecdotique et personnel que tout récemment. Bien avant de réaliser l’oubli d’une revue, un autre oubli me trouble. Lorsque la guerre a éclaté, en 1939, je vivais avec mes parents à Paris. Mon père partit et fut aussitôt fait prisonnier. Ma mère et moi restâmes à Paris jusqu’en 1941. Pour ne pas avoir à porter l’étoile jaune, nous nous réfugiâmes sous un faux nom dans une campagne reculée, en zone libre. Nous y restâmes environ trois ans. Au retour à Paris, j’avais oublié tout le monde, toute ma famille, sauf ma grand-mère maternelle. Peu à peu, en les revoyant ou en entendant parler de ceux qui avaient disparu, des souvenirs plus ou moins nets me revinrent. Certains m’arrivèrent reconstitués par et avec des proches retrouvés, d’autres se sont maintenus à l’état de bribes incompréhensibles, malgré les efforts d’un travail de fouille psychanalytique. Ceux de ma grand-mère paternelle, déportée en 1943, ne me revinrent clairement que lors d’une seconde tranche de psychanalyse. Mais une de ses filles, sœur de mon père, est restée totalement oubliée. J’ai compris qu’il y avait eu une tante déportée dont je n’avais pas le moindre souvenir, ni son nom, ni ses caractéristiques. Jusqu’à douter de son existence. Pourtant j’ai eu des informations sur le convoi qui l’a emportée en Allemagne, pourtant j’ai encore des photos d’elle enfant, jeune fille. Rien n’y fait. Elle est oubliée, avec son mari. Rien ne m’est revenu d’elle, aucun événement, aucun détail, rien. Sauf ce sentiment que l’on ressent devant, ou plutôt après une amnésie lacunaire : je sais qu’il s’est passé quelque chose, qui me concernait… mais je ne sais pas quoi. 

Ce passage vient éclairer un élément clé d’Absolution où le biographe s’interroge sur un souvenir tragique et où l’écrivaine lui répond que se souvenir de soi, de façon très réaliste, comme étant l’agent de sa propre émancipation, c’est une sorte de vanité.

— Il y a plus », dis-je, et je lui raconte le reste avec difficulté, les corps dans le camion, le charnier et l’enterrement de Bernard, tel que je me le rappelle. Je lui raconte avoir essayé un jour de retrouver l’endroit dans les collines au-dessus de Beaufort West et ne pas savoir aujourd’hui si je dois me fier à mes souvenirs. Clare écoute tout en me regardant bien que je ne puisse supporter de croiser son regard.

Apparemment l’Histoire vous contredit, dit Clare d’une voix froide et analytique. Pour autant que je sache, on n’a découvert aucun charnier. Il y a deux choses à dire à ce propos. La première, c’est que l’Histoire n’est pas toujours exacte, parce qu’elle ne peut pas raconter tout ce qui a eu lieu, ne peut pas rendre compte de tout ce qui est arrivé. Sinon les historiens n’auraient plus de travail, car il ne resterait plus rien à faire du passé à part interpréter ce qui est connu. La seconde, c’est que la mémoire, même imparfaite, a sa vérité à elle. Peut-être que la vérité littérale n’est pas ce que vous vous êtes rappelé, mais la vérité de la mémoire n’en est pas moins précise à sa façon. Notre pays tout entier a été un charnier, que les corps se trouvent dans un lieu ou dans plusieurs, qu’ils aient été tués en un jour ou sur plusieurs décennies. Il y a encore une chose à prendre en compte. Il est possible, par vanité, consciente ou pas, de s’attribuer des crimes dans lesquels on n’a seulement qu’une part. Sais-je avec certitude si les personnes avec lesquelles j’ai parlé ont transmis l’information à la ou les personnes responsables de leur meurtre ? Non. Il n’y a qu’un lien temporel. J’ai parlé imprudemment et le résultat, me semble-t-il, a été leur mort. Mais je n’ai pas de preuve irréfutable de ma responsabilité si ce n’est le sentiment que j’en ai. C’est pourquoi, ainsi que le dit Dostoïevski dans sa citation de Heine, une véritable autobiographie est presque une impossibilité, parce qu’il est de la nature humaine de se mentir. Vous semblez dérouté, Samuel. Je ne suis pas en train de suggérer que ce que vous m’avez dit est un mensonge. Mais le fait de vous souvenir de vous, de façon très réaliste, comme étant l’agent de votre propre émancipation, c’est une sorte de vanité. Disons que vous avez tué Bernard, que vous avez été complice du transport des corps tués au cours des atrocités commises par les partisans de l’apartheid. Sans vouloir justifier l’exécution de votre oncle, il est possible de l’expliquer comme le résultat simultané des circonstances historiques et du traumatisme hautement personnel que vous avez expérimenté. Dans le même passage, Dostoïevski dit que tout le monde se souvient de choses qu’il ne confierait qu’à ses amis, et d’autres qu’il ne révèlerait qu’à lui-même, dans la stricte limite de son intimité. Mais il y a des choses qu’un homme craint de se révéler même à lui-même. La question que vous semblez ne pas vous être posée est la raison pour laquelle vous haïssiez Bernard au point de n’avoir pu empêcher votre rage de s’exprimer – ou, vu d’une autre façon, de ne pas avoir d’autre choix que de vous défendre. Il y a des trous dans votre récit. Peut-être ne m’avez-vous pas tout raconté. Il faut que vous vous demandiez ce que Bernard a fait pour vous pousser à agir comme vous l’avez fait. 

C’est pour cette raison que je tente désespérément et dans mes limites vite atteintes de rapprocher ces deux ouvrages qui semblent à première vue éloignés. Mais il ne me semble pas insultant et contradictoire au devoir de mémoire de terminer ce billet sur cette phrase de Simon-Daniel Kipman : l’accent a été mis sur la glorification de la mémoire, de la remémoration, et, grâce à Freud, des réminiscences. Il est temps de mettre l’accent, le ton sur l’oubli.