L’Italie noire

par Bernard

Ruby Rubacuori nous l’a appris : baiser les puissants n’est pas [un] délit  (écrit en bleu sur un mur de Padoue) 

 

Feedbooks vous propose une incursion dans trois villes italiennes via trois auteurs de roman noir publiés par les éditions Métailié.

Le Matériel du tueur À la fin d'un jour ennuyeux L'Offense

 

Les grandes familles

Aujourd’hui les grandes familles ont plus de pouvoir dans les villages, et moins dans les villes, mais pour tout ce qui concerne les banques, les industries et les informations, ce sont encore elles qui décident. En Italie, les journaux et télévisions locales ont un grand pouvoir d’influence. Berlusconi en a tiré tous les enseignements.  (Massimo Carlotto)

À la fin d’un jour ennuyeux, la Nena se remplit de beaucoup de gens importants pour fêter la nomination de Brianese comme ministre. L’homme de pouvoir avait tout prévu dans les moindres détails. Les padanos n’avaient pas su exploiter leur victoire et maintenant ils avaient de sérieuses embrouilles internes à démêler. L’avocat remontait aux premières places mais la prestigieuse charge de gouvernement l’éloignait irrémédiablement de la Vénétie et quelqu’un d’autre allait gérer son réseau d’affaires. La politique aussi est un crime créatif. C’en est même la quintessence. Moi, j’en étais exclu, mais j’avais décidé de ne pas abandonner le terrain. J’étais né pour baiser mon prochain et ça me plaisait salement. Ça me donnait le sentiment d’être vivant. J’avais la nette sensation d’avoir absorbé l’énergie vitale de ceux que j’avais éliminés, mais peut-être était-ce seulement l’euphorie du vainqueur ou de celui qui est revenu chez lui sain et sauf, et qui n’y croit pas encore. Maintenant, je devais regarder autour de moi et construire de nouveaux liens, de nouvelles alliances et complicités. Et éduquer un politique. Lui faire utiliser la Nena comme tremplin de lancement et le suivre dans tout le parcours : commune, province, région. Je n’avais pas besoin d’une étoile montante, comme Brianese dix ans plus tôt, mais d’un habile milieu de terrain. (extrait de A la fin d’un jour ennuyeux).

 

La mafia

Oui, vous avez tout à fait raison, il existe différents niveaux d’« implication ». Mis ensemble, ces derniers font qu’un phénomène comme la camorra s’enracine sans jamais pouvoir s’affaiblir. Si un homme politique exploite les voix du crime organisé à des fins électorales, sa responsabilité est considérable. En effet, la faveur dont il bénéficie appelle une contrepartie, qui consiste généralement à favoriser l’attribution d’appels d’offres ou l’octroi de permis de construire, etc. Un magistrat qui succombe aux sirènes de la corruption engage également copieusement sa responsabilité, de même qu’un policier est responsable lorsqu’il ferme les yeux sur une violation ou un abus de pouvoir. Mais la responsabilité peut aussi être plus ténue : un parent qui demande au Chef un emploi pour son enfant, jusqu’au citoyen informé, mais qui ne dénonce pas.  (Francesco De Filippo)

 

Les roms

Les Roms, l’immigration clandestine en provenance de l’Afrique, les conditions de détention, la criminalité organisée. Ce qui relie tout ce dont je parle est la logique des « sociétés fermées ». Même les gamins de Quarto Oggiaro, dans les souvenirs que raconte l’inspecteur Ferraro, s’inscrivent dans ce genre de logiques fermées, de clan, comme je le disais plus haut. (Gianni Biondillo)

J’adore les gitans et plus ils sont asociaux, plus ils sont voleurs, plus ils sont pouilleux, plus ils sont exclus et plus ils nous servent. Mettons-les au pilori, dans les chambres à gaz, dans les fours, les vieux, les femmes, les enfants, mais pas tous. Gardons-en peu pour qu’ils baisent comme des bêtes, qu’ils se reproduisent comme des lapins. Nous avons plus besoin d’eux que de l’eau, plus que de la nourriture. Nous sommes tous d’accord là-dessus. Ils sont le mal nécessaire, le ciment de notre Europe. Du nord au sud, de droite à gauche, la gêne de leur présence – blattes de l’Occident, morpions de la civilisation – nous rend unis, solidaires, participatifs, fait de nous un peuple, une lignée, une nation. Ils sont l’engrais et nous sommes la boue.  (extrait du Matériel du tueur)

Comme pour les Roms. J’en ai parlé dans un de mes recueils d’articles, Metropoli per principianti (Métropole pour débutants, non traduit en français à ce jour), sorti en 2008. C’était une période où tout le monde se déchaînait contre les gitans, les « monstres » qui nous volent nos enfants. Alors je suis allé dans un camp rom à Milan, dans la via Idro, avec ma fille Laura, qui avait sept ans, pour voir s’ils me la volaient vraiment ! Evidemment, je plaisante, ils en ont bien assez, des enfants, ils n’ont certainement pas besoin d’aller voler ceux des autres ! Je me suis fait raconter leurs histoires, des histoires de gens qui ont peur. Ils ont une espérance de vie très basse, environ 48 ans, ils vivent dans des conditions d’hygiène et de santé terribles. Bien sûr, ils ont un système d’intégration et d’interaction compliqué, mais il n’est pas fixe et éternel. Tout est en train de changer, même leur mentalité. Nous nous les appelons « nomades », mais ce que j’ai visité est une communauté sédentaire, depuis des dizaines d’années. Ce sont des gens qui voudraient construire une vie différente, par exemple avec une ferme à retaper. (Gianni Biondillo)

 

Vénétie

Venise

« Les théâtres et les cinémas ferment mais les bars où les gens se réunissent pour boire le spritz se multiplient. On pourrait dire que tous les personnages du roman sont des « hommes à spritz » (un apéritif composé de Campari ou d’Apérol, de prosecco, d’une tranche d’orange, et parfois d’un peu de limonade). » (Massimo Carlotto)

 

 

Milan

Milan

La véritable héroïne de mes romans, c’est Milan. Pas les personnages en chair et en os, mais la ville. Mon idée consiste à créer une fresque sociale, parfois avec des personnages récurrents, parfois avec de nouveaux personnages. Tous mes livres, les polars et les autres, sont intimement liés. Tenus ensemble par le paysage, physique et narratif.

Dans les romans italiens situés à Milan, on parle presque toujours de la bourgeoisie du centre, c’est tout à fait légitime, mais Milan, telle que je continue à la raconter, va bien au-delà de ça. Souvent on me dit « Tu racontes la ville qui est en train de changer », et moi je réponds : « C’est déjà arrivé, Milan est déjà une autre ville ». Parce que si tu dis que le changement est en cours, tu présupposes la possibilité de l’arrêter. Avec cette logique tu justifies la politique sécuritaire, alarmiste, raciste.

Avoir grandi à Quarto Oggiaro, un quartier difficile de la périphérie nord de Milan, a été de toute évidence déterminant pour moi. D’ailleurs je n’arrive pas à raconter des choses que je ne connais pas. Quand j’ai commencé mon premier roman, il m’a paru naturel de parler du quartier où j’ai grandi. D’autant plus qu’on le décrit souvent avec des lieux communs. S’il faut faire une scène où il se passe quelque chose de louche, on la situe à Quarto Oggiaro. Mais pourquoi ? Ce n’est quand même pas systématique, si tu dois faire un truc illégal à Milan, tu n’es peut-être pas obligé de faire ça à Quarto Oggiaro ! C’est un quartier difficile, c’est vrai, mais c’est aussi un quartier plein d’associations, d’initiatives, de belles personnes qui travaillent honnêtement. De nombreux jeunes sont même fiers de venir de ce quartier. Je sais que j’éprouve aussi une sorte de sentiment de revanche : je suis un enfant du sous-prolétariat urbain, j’ai des parents semi-analphabètes, et maintenant je me retrouve ici à répondre à une interview en français. Pas mal pour un type de Quarto Oggiaro, non ?  (Gianni Biondillo)

La via Padova faisait désormais passer Quarto Oggiaro pour un gracieux quartier résidentiel habité de gentilshommes d’autrefois et de nobles dames vouées à la canasta. L’administration municipale, bien entendu, y mettait du sien, toujours aussi chirurgicalement efficace quand il s’agissait d’inoculer les bacilles de la peur et de la rancœur pour ramasser quatre voix de plus mais, de leur côté, les cinquante ethnies différentes qui habitaient le quartier ne se donnaient pas beaucoup de mal pour faire bouger l’opinion publique et ébranler ses préjugés. En bref, s’il y avait une occasion de se bourrer la gueule, de se friter ou de faire du bordel toute la nuit, il y avait toujours des volontaires. Ceux qui pouvaient, bien sûr, parce que ceux qui se levaient à cinq heures du matin pour aller nettoyer les chiottes des banques du centre n’avaient pas du tout envie d’emmerder le monde.

Je dois peut-être expliquer un peu mieux mon obsession pour la ville. Je suis architecte de formation. La littérature et l’architecture ont beaucoup plus de points communs que ce qu’on pense d’ordinaire, mais, pourtant, il y a une différence substantielle : l’architecture crée le réel, elle le projette et le construit. C’est dans sa nature de se trouver au centre du pouvoir constitué. La littérature, au contraire, vit dans une position de distance critique à l’égard du pouvoir. Ce qui la place dans une position de conscience collective, de pensée critique sociale fondamentale, même à l’égard des travailleurs de l’architecture, qui devraient écouter un peu plus les voix critiques, pour mieux travailler sur le tissu urbain.  (extrait du Matériel du tueur)

 

 

 

Naples

Naples

J’aime Naples
et je l’aimerais même si j’étais de Milan,
de Stuttgart, d’Anvers ou de Toronto,
de Palerme comme d’Addis Abeba.

J’aime Naples
parce que j’abhorre la haine qui l’envahit et l’innerve,
et celle endogène, banale dans son caractère élémentaire,
mais bien plus corrosive.

J’aime Naples
et plus les autres la détestent plus je l’aime,
moi qui n’y habite pas, qui l’ai maudite
comme un amant trahi mais inévitablement amoureux.

J’aime cette splendide,
folle et anarchique ponctuation
entre l’Europe et l’Afrique,
entre l’Orient et l’Occident.
Je l’aime parce que je ne lui pardonne pas :
je savoure ses méfaits comme des coups de fouet,
un à un, grains de chapelet,
je l’invoque en fredonnant dix, cent, mille fois,
une prière monotone, aussi répétitive qu’une rafale de kalachnikov.
Je ne pardonne pas à ceux
qui ont lacéré le cœur des enfants,
mutilé les marcheurs de leurs pieds et plongé les yeux des esthètes dans l’obscurité.
Pas plus que je ne pardonne aux autres
qui ont fourni becs et griffes à ces rapaces,
qui ont vidé les ouvriers de leur dignité,
rogné les productions et scié les bancs des écoliers.
Ceux qui ont résisté les dents serrées
ont même dû céder leur mandibule et leurs gencives.
À tous ceux – ceux-ci et les autres –
qui d’une douceur géographique
ont fait un Territoire d’immondices.

C’est aujourd’hui une terre de guerre,
non déclarée, sournoise ;
une eau rouge, de pêche à la madrague,
pour des thons que l’effort de vivre cambre et contorsionne ;
ils frappent leur tête avec puissance, d’une violence désespérée
la plongent dans l’eau qui se retire
dans les chambres des filets, qui les livrent à l’air étouffant ;
ils peinent à mourir.

Les autres,
qui croient leur âme sauve,
n’évoluent pourtant que dans un thonaire plus grand.
Lorsqu’ils ne parviendront plus à se toucher ni à déambuler,
ni à parler ni à faire l’amour,
ils réaliseront que pour stopper une infection,
leur corps a été amputé des pieds et des mains,
de la langue et des organes génitaux.

Je courais et impotent, je souffre.

Voilà, c’est ça Naples pour moi.

Une ville à la fois aimée et haïe ; une ville qui vous offre tout en un éclair et qui vous prend tout, tout aussi rapidement. Une ville féminine, à mes yeux comparable à l’une de ces femmes un soupçon exotiques, splendides et passionnées, qui rendent les hommes amoureux et les désespèrent, les convoitent sans se laisser saisir car elles sont totalement libres. Et les cicatrices visibles sur un côté de son visage ne fanent nullement sa beauté. Je dirais peut-être même qu’elles l’exaltent.

À l’instar de toute l’Italie du Sud et de sa nature parfois trop chargée, Naples est la ville-type de ce que je qualifie le « luxe de la destruction » : une attitude équidistante dans un quadrilatère composé de masochisme, de rapacité, de tendresse et de complexe d’infériorité. (Francesco De Filippo)

 

Grâce à Feedbooks, Lisez le roman policier italien en VO

 

 

Biographies :

Gianni Biondillo

Gianni Biondillo, prolifique auteur-architecte milanais, est né en 1966 à Milan où il vit. Le Matériel du tueur, suite des aventures de l’inspecteur Ferraro, a obtenu le prestigieux prix Giorgio Scerbanenco au Festival noir de Courmayeur.

En réalité, la véritable héroïne de mes romans, c’est Milan.

 

Massimo Carlotto

Massimo Carlotto est né à Padoue en 1956.

Découvert par le critique et écrivain Grazia Cherchi, il a fait son entrée sur la scène littéraire en 1995 avec le roman Il fuggiasco (Le Fugitif, non traduit en français), publié par les éditions E/O, qui a obtenu le prix Giovedì en 1996. Depuis, il a écrit quinze autres romans, des livres pour enfants, des romans graphiques et des nouvelles publiées dans des anthologies.

Le genre du « noir » me permet d’être un observateur attentif de la réalité et de la décrire à travers une histoire criminelle.

 

Francesco De Filippo

Francesco De Filippo est né à Naples en 1960. Il est journaliste à l’agence Ansa et vit à Rome. Il est l’auteur de cinq romans.

Naples : une ville à la fois aimée et haïe.