Pour un éditeur de fonds tel que la Découverte, le numérique apparaît comme une fantastique opportunité de faire vivre et revivre son catalogue

par admin

Les éditions La découverte fêtent trente ans d’édition engagée avec la publication d’un epub gratuit qui retrace le parcours éditorial.

Pour s’associer à cet événement, nous avons donné la parole à Johanna Bourgault, chef de projet numérique aux Éditions La Découverte.

 

La vente en ligne a permis aux éditeurs du domaine des sciences humaines et sociales de faire vivre plus longtemps leur catalogue. Le numérique n’est-il pas une nouvelle opportunité qui va démultiplier cette longue traîne ?

Pour un éditeur de fonds tel que la Découverte, le numérique apparaît comme une fantastique opportunité de faire vivre et revivre son catalogue. Très tôt, dès 2002, nous avons commercialisé nos premiers e-books (en PDF) via Numilog, puis nos livres d’économie et gestion sur le portail Cyberlibris. Ensuite, à partir de 2005, notre priorité a été de rendre accessible notre fonds sur le portail Cairn.info. Étudiants et chercheurs ont ainsi accès en ligne aux revues et ouvrages universitaires de notre catalogue – au format HTML et/ou via une feuilleteuse. À partir de 2010, nous avons arrêté avec Numilog et Cyberlibris, et notre offre d’ebooks – ePub et PDF sans DRM ! – passe depuis par la ePlateforme (plateforme de distribution numérique du groupe Editis). Aujourd’hui, nous proposons en numérique nos nouveautés essais et documents et sciences humaines et sociales, tout en poursuivant la numérisation de notre fonds. Nous fêtons cette année les 30 ans de La Découverte ; l’occasion toute trouvée pour redécouvrir des titres anciens. Toutefois, pour le moment, les nouveautés représentent l’essentiel des ventes, le numérique bénéficiant de la visibilité du livre papier. Un constat qui ne nous freine pas dans notre élan de numérisation : plus notre catalogue sera riche, plus il sera attractif pour les lecteurs.

Les éditions La Découverte ont su garder leur indépendance et se développer dans un grand groupe qui a changé plusieurs fois d’actionnaires. Ne craignez-vous toutefois pas les concentrations en cours à l’heure du numérique ?

Dans l’édition de livres, qui reste largement un métier artisanal, la concentration capitalistique reste compatible avec le respect de la création éditoriale. Mais dans l’univers du numérique, et en particulier de l’édition numérique, le phénomène de concentration est accentué du fait des capacités de développement techniques qui lui sont liées et cela peut avoir de graves effets pour la diversité de la création. Voir des géants comme Apple, Amazon, Google, multiplier leurs activités, investir le domaine du livre, de la vente et même de l’édition est en effet assez inquiétant. Notre rôle dans ce paysage-là, est de résister aux logiques de marchandisation, de préserver la bibliodiversité et par là-même la diversité des structures de diffusion du monde du livre (libraires et bibliothèques). D’où l’importance de soutenir les initiatives de libraires indépendants…

Quelle est votre politique en matière de réédition numérique ?

Nous avons entrepris plusieurs chantiers de numérisation, en commençant par les ouvrages du fonds en rupture : des livres indispensables, encore très actuels ou témoins d’une époque, demandés par les libraires et les lecteurs, mais dont les ventes ne permettaient pas une réimpression. Avec le soutien du CNL, la numérisation de centaines de titres du fonds permet de les faire renaître, en format électronique (ePub) et/ou en « impression à le demande » grâce aux progrès remarquables de l’impression numérique. Un projet ambitieux. La prochaine étape, déjà amorcée avec la numérisation des premiers « Re-découvertes », consiste à revisiter le catalogue Maspero .

Les essais et documents sont les points forts des éditions La Découverte. Quels sont les titres qui se vendent aujourd’hui bien en numérique ?

Les meilleures ventes de e-books, encore assez modestes, se concentrent en effet, comme pour le papier, sur les essais et documents. C’est le cas des ouvrages de la journaliste Marie-Monique Robin Le Monde selon Monsanto, Notre poison quotidien, Les Moissons du futur, mais aussi de Histoire politique des services secrets français écrit par les trois spécialistes du sujet Roger Faligot, Jean Guisnel et Rémi Kauffer ou encore de l’incontournable Beauté fatale de Mona Chollet qui, depuis sa sortie, est très commenté sur les réseaux sociaux. Notre meilleure vente en 2012 : Métaphysique quantique, un ouvrage accessible sur un sujet exigeant. Une belle surprise !

Pour l’instant, le numérique est une copie du papier qui n’entraîne pas de bouleversement dans la fabrication du livre. Envisagez-vous autre chose ?

À La Découverte, il est vrai que les bouleversements sont intervenus au niveau de la distribution, de la diffusion et de la promotion des livres, moins en termes de fabrication à proprement parler. Je pense tout de même à la réalisation du site Web L’Encyclopédie de l’état du monde qui a conduit à adapter les étapes de conception et de production. Par ailleurs, l’univers numérique nous a amenés à penser au prolongement du livre, en soutenant par exemple les auteurs dans la conception de sites compagnons. Ils sont en effet de plus en plus nombreux à poursuivre leurs réflexions sur des blogs et des sites Internet, à nourrir leur ouvrage d’éclairages nouveaux.

Imaginer le livre clos comme base de réflexion à d’autres constructions de savoirs peut être une piste. J’ai ainsi été très impressionnée par le travail du philosophe Bruno Latour et de son équipe. Le livre Enquête sur les modes d’existence, sorti en septembre 2012 à La Découverte, a été complété par la mise en ligne d’un site dédié à la documentation et au travail collaboratif . Le « rapport provisoire » de l’enquête a trouvé sa place dans le livre papier, point de départ de la réflexion poursuivie sur le site avec les lecteurs devenus co-enquêteurs. Le support est bel et bien partie intégrante du projet… Je pense que c’est de ce côté-ci qu’il est intéressant d’explorer les potentialités du numérique, pour enrichir le travail de recherche. À suivre.

 

 

A lire aussi

– l’interview de Jérôme Thorel à propos de Attentifs ensemble ! paru en février 2013

– l‘interview de Georges Corm à propos de Pour une lecture profane des conflits paru en novembre 2012

– l’interview de Jean-Michel Salaün à propos de Vu, lu, su paru en février 2012.